Premier Conseil des ministres, ou l’obligation de résultat

Il s’agit sans conteste d’un événement historique : un changement de régime politique comme il s’en est produit en 1976 avec l’élection du premier gouvernement du Parti québécois. Le premier ministre François Legault a d’ailleurs rappelé, jeudi, la mémoire de René Lévesque — un homme dont il a dit qu’il l’avait inspiré toute sa vie — en reprenant sa célèbre litote, le « quelque chose comme un grand peuple ».

Dans cette optique, on ne saurait reprocher au Conseil des ministres d’être formé d’un grand nombre de néophytes ; seulement François Legault et Marguerite Blais possèdent un bagage ministériel et plus de la moitié des ministres n’ont aucune expérience politique. Mais c’était le cas en 1976, et le premier gouvernement Lévesque n’a certes pas démérité. Évidemment, toute comparaison est boiteuse : le gouvernement caquiste n’a pas les mêmes ambitions réformatrices, mais cela correspond à l’air du temps.

À l’instar de la députation caquiste, le Conseil des ministres est formé d’un grand nombre de gestionnaires, essentiellement du secteur privé, et d’entrepreneurs. Cela est conforme au pragmatisme professé par François Legault. On doit reconnaître que plusieurs nouveaux ministres ont un parcours intéressant et des compétences avérées. Pour un ministre, qui doit composer avec un appareil d’État parfois rétif, l’expérience du secteur privé n’est toutefois pas une garantie de réussite — nombre d’entrepreneurs ou de gestionnaires à succès se sont cassé les dents en politique —, mais ce n’est pas un empêchement. Il reviendra à ces nouveaux ministres de dissiper les doutes.

En dévoilant la composition de son Conseil des ministres, François Legault ne s’est pas dispersé en multipliant les objectifs et les mesures comme l’avait fait Pauline Marois en arrivant au pouvoir en 2012. Les priorités du premier ministre demeurent l’éducation, qu’il a placée en haut de la liste, la santé et l’économie. Et dans ces trois grands domaines, les objectifs sont précis et quantifiables, ce qui ne veut pas dire qu’ils sont facilement atteignables.

On ne peut taxer François Legault de manquer de suite dans les idées. Dans son premier Conseil des ministres, il a confié d’importants portefeuilles à ses têtes d’affiche économiques, dont la présidence du Conseil du trésor à l’ancien de la Caisse de dépôt et placement du Québec et de Cascades Christian Dubé. Le premier ministre a souligné le trait en nommant la gestionnaire issue du secteur privé Nadine Girault à la tête ministère des Relations internationales et de la Francophonie.

En campagne électorale, François Legault n’a pu exploiter autant qu’il aurait voulu le thème de l’économie : quand l’économie se porte bien, on en parle moins. Mais on constate chez le premier ministre une volonté de faire du progrès économique « une obsession », comme il l’avait répété en 2014.

Mieux vaut tard que jamais : nous devons saluer le fait que François Legault ait ajouté à « ses grandes priorités » l’environnement. « On a bien reçu le message de la population pendant la campagne », a-t-il dit. Souhaitons que cette tardive prise de conscience se traduise dans les faits.

Aux grandes priorités, s’ajoutent deux engagements qu’il considère comme incontournables à court terme : la réforme du mode de scrutin, confiée à Sonia LeBel, la ministre de la Justice, un titre auquel on avait omis d’adjoindre celui de ministre responsable de la Réforme des institutions démocratiques, et l’adoption d’un projet de loi concernant la laïcité et l’interdiction du port de signes religieux par les agents de l’État en autorité. À cet égard, il est aberrant que cet enjeu délicat relève du ministre de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion, comme si la laïcité de l’État était l’affaire des immigrants, comme si elle ne touchait pas l’ensemble des Québécois.

Une grande faiblesse de ce Conseil des ministres, c’est l’absence d’un ministre de poids pour représenter Montréal. La députée de Pointe-aux-Trembles, Chantal Rouleau, n’a été gratifiée que d’un poste de ministre déléguée. Elle se consacrera heureusement aux transports collectifs.

Dans son discours, François Legault a délaissé le plat pragmatisme pour s’élever au niveau de sa fonction : il a exigé de ses ministres qu’ils gouvernent « dans un esprit de proximité, d’humanité et d’ouverture » et en obtenant l’appui du plus grand nombre. Sans doute, les caquistes veulent se démarquer du gouvernement de « l’élite éclairée » des libéraux. Cela peut passer pour de l’idéalisme, mais le pragmatisme ne peut à lui seul guider les actions du gouvernement.

Mais comme il s’agit d’un gouvernement de gestionnaires, qui carburent aux objectifs et aux résultats, ce sera avant tout à cette aune qu’il sera jugé.

6 commentaires
  • David Cormier - Abonné 19 octobre 2018 08 h 50

    Deux passages qui me font tiquer

    1 . "À cet égard, il est aberrant que cet enjeu délicat relève du ministre de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion, comme si la laïcité de l’État était l’affaire des immigrants, comme si elle ne touchait pas l’ensemble des Québécois."

    "Aberrant"? Ce n'est pas un peu exagéré? Le ministère en question n'est pas que celui des "immigrants", comme vous voulez nous le laisser croire, mais aussi celui "de la Diversité et de l'Inclustion". Vous auriez préféré quoi? Que la CAQ crée un ministère de la Laïcité? Que la laïcité soit confiée au ministre des Transports? Je ne comprends pas votre indignation, encore une fois.

    2. "Une grande faiblesse de ce Conseil des ministres, c’est l’absence d’un ministre de poids pour représenter Montréal."

    Je suis désolé, mais cette "faiblesse" est attribuable aux choix électoraux des Montréalais. Ils ont préféré voter libéral et solidaire, mais c'est la CAQ qui a gagné. Qu'auriez-vous préféré? Que Manon Massé soit nommée ministre?

    Pour ma part, je n'ai pas voté CAQ, mais je constate que François Legault a, du moins sur papier, une excellente équipe. Je laisse la chance au coureur. Il a même l'embarras du choix pour aller piger dans le lot de députés ministrables qui n'ont pas obtenu de poste de ministre hier, s'il avait besoin de faire un remaniement durant le mandat.

    Soit dit en passant, M. Dutrisac, qu'avez-vous pensé de la chronique de M. Facal hier? Je dois dire qu'en tant que lecteur et abonné du Devoir, j'étais à 100 % d'accord avec lui et que comme lui je me pose souvent la question "Où s'en va le Devoir?" : https://www.journaldemontreal.com/2018/10/18/ou-sen-va-le-devoir

    • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 19 octobre 2018 12 h 32

      Excellent M. Cormier.

      Inutile d'ajouter que nous sommes nombreux avec M. Facal, quant à la direction qu'a prise le Devoir depuis 2016.

      La direction du Devoir sous Mme Lise Bissonnette (1990-1998) et M. Bernard Descôteaux (1999- 2015) n’avait certes pas cette vision radio-canadienne de «l’État» du Québec.

      «L’instinct» de M. Jean Lamarre (qui siège sur une quinzaine de conseils d’administration) dont le Devoir!) n’a pas servi les abonnés du Devoir en 2016, journal qui se voulait depuis sa création "un journal d'opinion, d'idées et de combat indépendant"!

    • Pierre Desautels - Abonné 19 octobre 2018 18 h 50

      Au contraire, l'éditorial de Robert Dutrisac était très pertinent. C'était sûrement la frustration de voir perdre leur parti favori qui a provoqué la réaction épidermique de Joseph Facal et de Bernard Drainville.

    • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 20 octobre 2018 13 h 19

      Vous vous trompez M. Desautels. Tout cela n'a rien à voir avec les dernières élections.

      Combien de fois, les abonnés du Devoir se sont montrés décus de la nouvelle direction depuis le départ de M. Bernard Descoteaux en 2015? Dès sa nomination en janvier 2016, le nouveau directeur s'était dit qu'il relevait de ses nouvelles responsabilités d'écarter puis d'engager qui il voulait, quand il voulait? Hé bien c'est fait!

      Rappelez-vous M. Desautels! Exit M. Antoine Robitaille, Mme Lise Payette, Mme Josée Mme Boileau et autres artisans du Devoir de cette époque. Tant de maitrise et de discernement se sont envolés!

      Trop de bons journalistes ont été largué par la nouvelle direction depuis le départ de M. Descôteaux il y a deux ans. Rien à voir, dis-je, avec les dernières élections.

      Depuis, de nouveaux salariés venus en grande partie de Radio-Canada et autres apôtres, sans compter de pseudo progressites faciles à diriger, sont venus se percher au Devoir lui conférant une bifurcation politique qui n'a rien à voir avec les anciennes directions.

  • Gilles Bonin - Abonné 19 octobre 2018 09 h 56

    S'il s'appliquera

    à tous les québécois, la question (et j'espère, enfin, la solution) du port de signes religieux par les représentants de l'État portera un message clair, y compris pour les immigrants - en aura-t-on fini avec le double language auquel les immigrants font face au Canada, entre autre concernant la langue: c'est l'anglais au Canada et le français en particulier au Québec qui est... partie du Canada (Oups! ????? Comprenne qui voudra et on le voit les immigrants comprennent, et c'est l'anglais qui gagne).

    Pour en revenir aux port des signes religieux, tout cela découle de la primauté accordée à la religion dans l'interprétation des chartes. Erreur qui découle de la supposité égalité des droits fondamentaux qui ont conduit aux fameux «accommodements raisonnables». Cette «entourloupette pro-religieuse» découle à l'origine d'une décision de la Cour suprême américaine dans les années 50 qui demandait aux employeurs de faire un effort d'accommoder de façon raisonnable leurs conditions de travail pour des personnes souffrant de certains handicaps. Les années passant, cela a dérivé sur les droits religieux qui sont devenus prioritaires ce que notre Cour suprême a adopté comme doxa absolue.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 19 octobre 2018 12 h 55

    … dynamiques !

    « Mais comme il s’agit d’un gouvernement de gestionnaires, qui carburent aux objectifs et aux résultats, ce sera avant tout à cette aune qu’il sera jugé. » (Robert Dutrisac, Le Devoir)

    Oui, mais comment cette nouvelle gouvernance va-t-elle définir ou situer ces résultats à atteindre ?

    Espérons-les humains et …

    … dynamiques ! - 19 oct 2018 -