La CAQ et la laïcité, ou un début laborieux

Lors de son élection, François Legault a promis d’être un premier ministre rassembleur et de sortir le Québec de la polarisation entre souverainistes et fédéralistes qui a marqué le débat politique des cinquante dernières années. Son premier geste fut de ramener à l’avant-plan une polarisation entre la gauche et la droite, d’une part, et entre Montréal et les régions, d’autre part, ce qui sera le trait distinctif de son mandat.

On ne pourra reprocher à M. Legault de manquer de cohérence. Il l’avait promis : il le fera. Le gouvernement caquiste va légiférer pour interdire le port de signes religieux dans la fonction publique pour les personnes en situation d’autorité. Jusque-là, il n’y a pas de quoi s’affoler et crier à la montée de l’intolérance et du populisme au Québec. D’autres nations ont fait le choix assumé de la laïcité dans les relations de l’État avec ses citoyens. Le rapport final de la commission Bouchard-Taylor sur les accommodements raisonnables, rendu public en 2008, recommandait d’ailleurs l’interdiction du port des signes religieux pour les agents de l’État en situation de coercition : juges, procureurs de la Couronne, policiers, gardiens de prison, président et vice-présidents de l’Assemblée nationale.

Le véritable scandale n’est pas qu’un gouvernement élu tente de mettre en application les recommandations d’une commission qui a sillonné le Québec, pour en arriver à une série de recommandations justes et raisonnables afin de concilier l’interculturalisme et la laïcité ouverte distinctive du Québec avec les exigences d’intégration et de francisation des nouveaux arrivants. Le véritable scandale réside dans la procrastination crasse des gouvernements libéraux de Jean Charest et de Philippe Couillard, qui ont négligé pendant de trop nombreuses années de donner suite aux recommandations. Le fait que Charles Taylor se soit dissocié du rapport depuis n’enlève en rien à la lucidité du diagnostic de l’époque et à la pertinence de l’ouvrage. Nous n’en serions pas là, à rejouer dans le vieux film identitaire post-Bouchard-Taylor, si les libéraux avaient accordé un peu plus de poids aux préoccupations de la majorité francophone.

Il y a toutefois un hic dans la démarche de François Legault. Sans en avoir fait un enjeu de fond de la campagne électorale, il s’éloigne de l’esprit et de la lettre du rapport Bouchard-Taylor en voulant désormais interdire le port des signes religieux pour le personnel de l’État en situation d’autorité (et non de coercition), ce qui revient à inclure dans un éventuel projet de loi les enseignants. Qui plus est, M. Legault menace de limoger les fonctionnaires qui ne se conformeront pas à la nouvelle directive, quitte à utiliser la disposition de dérogation au passage. Gérard Bouchard et Charles Taylor ne s’étaient jamais rendus aussi loin dans leurs réflexions.

La proposition caquiste dévie donc du consensus social arraché à la dure en 2008, sans guère de justification. Malgré le passage du temps, Le Devoir soutient l’application des recommandations du rapport Bouchard-Taylor. Pas plus, pas moins.

Les fondements du « vivre-ensemble » n’étaient guère menacés à l’époque. Ils ne le sont pas plus aujourd’hui. François Legault s’apprête à légiférer pour régler un « problème » par anticipation, soit l’émergence d’un contingent de femmes voilées dans l’appareil d’État. Disons-le, la femme voilée est encore la mère de tous les maux dans ce débat politique à géométrie variable sur la laïcité. Qu’adviendra-t-il du crucifix à l’Assemblée nationale ? Celui-là semble bénéficier d’une clause de droits acquis.

Le gouvernement Legault rouvre des blessures mal cicatrisées. Déjà, le président de la Fédération autonome de l’enseignement, Sylvain Mallette, a indiqué que les écoles publiques n’avaient nullement besoin de ce nouveau « psychodrame ». « Interdire le port de signes religieux, ça ne donne pas plus de services aux élèves », a-t-il dit. La démarche du gouvernement Legault accentuera à coup sûr le clivage entre Montréal et le reste du Québec, la métropole se trouvant dans une situation unique en matière de diversité et de cohabitation. Des groupuscules de gauche ont déjà fait leur nid, avec bien des maladresses et des raccourcis intellectuels : la CAQ est raciste, liberticide, antiféministe. Un danger social dénoncé avec véhémence lors d’une manifestation contre le racisme dimanche à Montréal.

Dans ce climat de polarisation exacerbée, que vaut encore le rapport Bouchard-Taylor ? Cet ouvrage mesuré assoyait la légitimité de l’interculturalisme dont se réclame François Legault, tout en ratissant plus large. Les nationalistes contemporains ont réduit le débat au port de signes religieux, alors que MM. Bouchard et Taylor élargissaient la réflexion sur les accommodements raisonnables à l’intégration des nouveaux arrivants au marché du travail, à la francisation, à la régionalisation de l’immigration, à la reconnaissance des diplômes et à la lutte contre les inégalités et la discrimination.

Vivement cette approche holistique, réalisée avec doigté et pondération en lieu et place de la précipitation et de l’approximation. À moins de vouloir à tout prix un nouveau psychodrame.

95 commentaires
  • Gilles Bonin - Abonné 9 octobre 2018 00 h 32

    Qu'allez-vous répondre?

    Quand votre fils ou votre fille reviendra de l'école et demandera à sa mère: mamam, pourquoi tu ne portes pas le voile?

    • Micheline Gagnon - Abonnée 9 octobre 2018 06 h 19

      Comme pour toutes les questions des enfants: par des réponses intelligentes.

    • Alain Pérusse - Abonné 9 octobre 2018 06 h 57

      Continuez à vous créer des peurs, vous finirez par croire que le Québec sera le prochain Afghanistan.

    • Denis Vallières - Abonné 9 octobre 2018 07 h 24

      Je vais répondre la vérité : parce que maman n'a pas choisi de le porter, ce que mon enfant comprendra aisément.

    • Elisabeth Doyon - Abonnée 9 octobre 2018 08 h 09

      indice : «Ce n'est pas notre tradition à nous» - facile non ?

    • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 9 octobre 2018 08 h 43

      Ce sera la fin de tout, comme vous êtes lucide....

    • Emilie Tremblay - Abonné 9 octobre 2018 09 h 15

      Franchement... J'expliquerais tout simplement à mon enfant que je ne suis pas musulmane et donc, que je ne porte pas de hidjab. Mes filles ont voyagé dans des pays à forte majorité musulmane où certaines femmes portaient le hidjab et d'autres non. Elles ont très bien compris que c'était en fonction de leur religion et de leurs croyances qu'elles faisaient le choix de le porter ou non. À Montréal, dans leur école, certaines enseignantes et éducatrices musulmanes le portent, d'autres non. Je n'y vois aucun problème. Ce qui compte c'est le travail qu'accomplit une personne pas ce qu'elle porte sur la tête ou dans le cou. Si un enfant se questionne, notre rôle comme parent est de discuter avec lui. Arrêtez avec vos peurs !

    • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 9 octobre 2018 09 h 18

      Plus sérieusement, Maman dira :

      A. "Je ne porte pas le voile car je ne suis pas musulmane" ;
      B. "Je ne porte pas le voile car, tout en étant musulmane, je choisis de ne pas le porter" ;
      C. "Je ne porte pas le voile car, tout en étant musulmane, ton père ne veut pas que j'ai l'air d'une menace face aux voisins et à sa famille, donc il m'interdit de le porter".

      Vous voyez, y'a plein de possibilités...

    • Yves Laframboise - Abonné 9 octobre 2018 09 h 43

      Il faudra lui répondre que, dans la religion musulmane, comme le prêchent nombre d'imams, le voile cache les cheveux, qui sont l'évocation indécente des poils pubiens de la jeune fille. Mais que, tenant compte que papa lui-même porte la barbe, je ne m'en fais pas avec ça, je ne le porte pas, et que je défie par le fait même l'obscurantisme, les comportements d'un patriarcat dépassé et même un symbole politico-religieux mis de l'avant par la Révolution islamique d'Iran.

    • Johanne St-Amour - Abonnée 9 octobre 2018 10 h 16

      Voici ce qu'en dit l'association québécoise des Nord-Africains pour la laïcité (AQNAL):
      « La laïcité est essentielle

      C’est l’absence de ces valeurs-là dont souffrent nos sociétés d'origine qui a enclenché la vague d'émigration et ce sont ces valeurs-là que nous sommes venus chercher au Québec. La laïcité qu'on veut défendre en est la condition essentielle.

      Voilà pourquoi une nouvelle association s’est formée afin de donner une voix à cette majorité silencieuse de nouveaux arrivants et de personnes originaires de l’Afrique du nord qui ne veulent pas, comme tous les autres Québécois, être identifiés par leur appartenance religieuse et qui désirent plutôt une réelle intégration. Car l’appartenance religieuse relève du domaine privé et elle ne doit pas être source de discrimination ni un moyen de rejet de l'autre ni un instrument de pression ou d’accusation. Nous voulons être des Québécois qui seront considérés comme des citoyens à part entière et nous désirons nous intégrer à la société d’accueil avec laquelle nous partageons les valeurs laïques et démocratiques.

      Mettre de l’avant ce qui nous rassemble

      La laïcité nous permet de mettre de l’avant ce qui nous rassemble et non ce qui nous divise à savoir, la neutralité de l'État et de ses institutions, l'égalité entre les hommes et les femmes, la primauté de la citoyenneté sur l’appartenance religieuse et la fin de tous les privilèges liés à cette dernière.

      Notre participation au débat démocratique est essentielle pour que notre voix puisse être entendue et comprise dans le débat sur la laïcité qui s’amorce autour du projet de loi qui sera présenté par le gouvernement du Parti Québécois.

      Pour un Québec laïque, pluraliste et démocratique

      NON à discrimination entre les citoyens
      NON à l’intégrisme religieux
      OUI à l'intégration de tous les immigrants dans l'espace québécois
      OUI à l'égalité totale entre les femmes et les hommes
      OUI à la laïcité»

    • Cyril Dionne - Abonné 9 octobre 2018 10 h 16

      @ Alain Pérusse

      « Continuez à vous créer des peurs, vous finirez par croire que le Québec sera le prochain Afghanistan. »

      C’est ce qu’on avait dit en Ontario pour les francophones. Arrêtez de vous créer des peurs, on peut vivre en français en Ontario. Maintenant, tous les francophones de cette province sont assimilés. C’est « ben » pour dire.

    • Nadia Alexan - Abonnée 9 octobre 2018 10 h 45

      Je ne suis pas d'accord avec vous, monsieur Myles. Le voile est le port-étendard de l'islam politique et représente l'intégrisme salafiste à l'Arabie saoudite. Les musulmanes portant le voile qui se prétendent féministes trahissent le combat mené par ces femmes héroïques, qui se sont débarrassées du voile, symbole de la soumission au patriarcat.
      Il n’y a rien, ni dans la culture ni dans le Coran, qui oblige la femme musulmane à porter le voile.
      Le voile n’est pas un bout de tissu anodin, comme on le prétend. Bien au contraire, il véhicule le prosélytisme d’un islam fanatique et totalitaire. La plupart des musulmanes de Montréal ne portent pas le voile. Ce voile symbolise la soumission de la femme aux diktats d’un patriarcat qui n’aime ni la modernisation ni l’émancipation des femmes.
      Dire que ce symbole de soumission n'a pas d'effet délétère sur les enfants dans les écoles, c'est de faire de l'aveuglement volontaire.
      Quoi dire alors de cette professeure voilée qui a apporté plusieurs voiles colorés en classe pour que ses étudiantes puissent l'essayer?
      De plus, la gauche qui a toujours défendu la liberté des femmes de l'emprise de la religion a tort de s'allier maintenant avec les groupuscules obscurantistes de l'islam politique qui veut opprimer les femmes.

    • Pierre Thibodeau - Abonné 9 octobre 2018 11 h 17

      Indépendamment de votre réponse a cette question, il demeurera une chose, dans la tête de votre enfant: ces femmes voilées sont très gentilles avec eux, et ont un comportement exemplaire. J'ai 74 ans et j'ai vécu la période ou l'enseignement était dominé par les frères et les soeurs en soutanes, tous et toutes plus ou moins exemplaires. Pour nous qui étions jeunes ces religieux devenaient nos exemples. Qui de nous en cette période n'a pas pensé devenir religieux ou religieuse à une période de notre vie à cause de cet environnement. Voilà pourquoi je suis contre les signes religieux en garderie en CPE, à l'école primaire et au secondaire. Quand nos enfants seront assez critiques pour en prendre et en laisser sur ce qui leur est enseigné allors là, je n'ai pas de problême avec ce que porte le messager. Chat échaudé craint l'eau chaude. Nous avons sorti la religion des ecoles et de la politique, attention de ne pas laisser l'histoire se répéter.
      Petite anecdote: j'ai vu deux petites filles qui ont été en garderie et un partie de leur primaire avec des femmes voilées, qui, quand elles jouent a l'école ensemble, se mettent un foulard sur la tête.

    • Marc Therrien - Abonné 9 octobre 2018 12 h 08

      @ Mme Alexan

      M. Bonin propose une étude de cas intéressante. Pourquoi utilisez-vous l'espace de discussion/réponse à son commentaire pour critiquer l'article de M. Myles?

      Marc Therrien

    • Johanne St-Amour - Abonnée 9 octobre 2018 12 h 53

      @Marc Therrien,
      Je crois que Mme Alexan répond et à M. Myles et à M. Bonin sur le voile. Et c'est très explicatif.

    • Jean-Charles Morin - Abonné 9 octobre 2018 13 h 10

      À un intervenant qui dit:
      A. "Je ne porte pas le voile car je ne suis pas musulmane" ;
      B. "Je ne porte pas le voile car, tout en étant musulmane, je choisis de ne pas le porter" ;
      C. "Je ne porte pas le voile car, tout en étant musulmane, ton père ne veut pas que j'ai l'air d'une menace face aux voisins et à sa famille, donc il m'interdit de le porter".

      On pourrait ajouter ceci:
      D. "Je ne porte pas le voile, bien que je sois musulmane et que ton père insiste beaucoup pour que je le porte. C'est pour cela que je porte un gilet pare-balles et que je garde sous clef le tiroir aux couteaux dans la cuisine."

    • Nadia Alexan - Abonnée 9 octobre 2018 14 h 58

      Je vous conseille aussi d'aller voir le documentaire d'Yvonne Defour: «Quand les pouvoirs s’emmêlent», un film passionnant qui examine les liens actuels entre les droits des femmes et la religion. Il démontre les dérapages que subissent les femmes quand on ne fait pas la séparation, claire et nette, entre l'État et la Religion. Il décrit le fondamentalisme religieux comme la cause principale du recul global des droits des femmes partout dans le monde.

    • Carmen Labelle - Abonnée 9 octobre 2018 16 h 44

      https://m.quebec.huffingtonpost.ca/jocelyne-robert/voile-garderie-impact-enfants_b_4356380.html?ncid=other_facebook_eucluwzme5k&utm_campaign=share_facebook

  • Gilles Bonin - Abonné 9 octobre 2018 01 h 29

    Fini les ergottages,

    il faut en finir une bonne fois pour toute malgré les gémissements et les hauts cris de quelques obsédés de supposés préceptes religieux...

  • Pierre Bourgouin - Abonné 9 octobre 2018 02 h 19

    Signes religieux

    Le courage de s`opposer au prosélytisme!

  • Jean Thibaudeau - Abonné 9 octobre 2018 04 h 24

    Même si beaucoup (trop) de Québécois font de cet enjeu surtout une affaire d'immigrants, il demeure pour moi avant tout une question de séparation entre LES religions et l'État.

    Les gouvernements libéraux ont certainement REFUSÉ d'aborder la question en centrant tout sur la base des droits individuels (leur habituel credo politique et le nouveau veau d'or de notre civilisation). Mais c'est dans les années '90 que cette loi AURAIT DÛ être adoptée, alors que, par leur appui massif à la décriminalisation de l'avortement, les Québécois avaient clairement signifié à l'Église catholique qu'ils ne voulaient plus la voir s'immiscer dans leurs choix de société. Il est évident qu'ils n'ont pas envie qu'une autre religion prenne la relève.

    François Legault devra comprendre qu'il ne peut pas laïciser un État à moitié. C'est pourquoi le fameux crucifix devra être déménagé dans un lieu prévu pour la conservation historique du patrimoine, mais PAS dans le lieu le plus hautement symbolique d'un État laïque.

  • Jean-Yves Bigras - Abonné 9 octobre 2018 05 h 22

    Le vrai scandale des Libéraux

    Le vrai scandale des Libéraux c’est quoi au juste selon vous M. Myles, la paix sociale sans précédent dont nous jouissons à Montréal ou l’incroyable recul des appuis au projet de “pays” ?
    J’espére qu’au fond le calcul n’est pas de sacrifier l’un pour à tout prix stimuler l’autre