L’appât du gain et la réussite scolaire

L’homme d’affaires multimillionnaire Mitch Garber a proposé que le ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport (MELS) verse 1000 $ à tous les diplômés des écoles secondaires publiques afin de contrer le décrochage scolaire. Il s’agit d’une mauvaise idée que le ministre Sébastien Proulx a bien fait d’écarter.

L'argent fait tourner le monde. Pourquoi ne ferait-il pas tourner le monde de l’éducation en encourageant de nombreux décrocheurs potentiels à obtenir leur diplôme d’études secondaires (DES) ? Mitch Garber croit qu’une bourse de 1000 $ accordée à tous les élèves qui terminent avec succès leur secondaire aurait un effet notable sur le taux de décrochage.

Comme environ 60 000 élèves par an poursuivent leurs études de 5e secondaire, il en coûterait 60 millions par année au trésor public pour distribuer une telle récompense. Mitch Garber croit que c’est peu, soit 0,3 % du budget de 18 milliards du ministère de l’Éducation.

D’entrée de jeu, il faut saluer les hommes d’affaires qui, sans doute las de la simple quête de profit et de la jouissance tranquille de leur pactole, décident de s’engager dans les affaires de la cité. C’est une façon pour eux de contribuer à une société qui les a gratifiés ou, plus simplement, de remplir leur devoir de citoyen.

La proposition de l’homme d’affaires soulève bien des problèmes. D’abord, si on accepte le fait que le taux de diplomation au secondaire est de près de 78 %, c’est dire que plus des trois quarts des bourses seraient octroyées à des élèves qui n’ont pas besoin de cette mesure incitative pour obtenir leur diplôme.

En ce qui a trait aux 22 % des étudiants qui n’arrivent pas à décrocher leur diplôme d’études secondaires (DES), leurs difficultés ont commencé avant la 5e secondaire. Pour un élève de la 3e secondaire qui a une capacité de lecture d’un bambin de 10 ans, la perspective lointaine d’encaisser 1000 $ au terme de son secondaire ne serait sans doute pas suffisante pour l’inciter à terminer ses études. Les hommes d’affaires ont tendance à considérer que l’appât du gain est une motivation irrépressible, ce qui n’est pas le cas pour tous les individus. Surtout pas pour le décrocheur qui n’est pas sans savoir que, sans DES en poche, c’est un avenir de gagne-petit qui l’attend, selon toute probabilité.

Pour l’expert en adaptation scolaire de l’Université Laval Égide Royer, cité par La Presse +, quelque 1000 jeunes, à qui il ne manquerait qu’un cours pour terminer leur secondaire, pourraient être séduits par cette récompense et fournir l’effort supplémentaire afin de décrocher leur diplôme. L’effet de la mesure serait nettement insuffisant compte tenu des sommes en jeu.

Par ailleurs, il existe déjà des bourses pour favoriser la persévérance scolaire au secondaire, comme le Fonds 1804: il offre des bourses de 250 $ à 500 $ à des élèves, issus principalement des communautés culturelles, qui éprouvent des difficultés scolaires. Il y aurait peut-être lieu de multiplier ces initiatives, mais leurs effets ne peuvent que rester marginaux.

Les experts s’entendent pour dire que c’est l’intervention précoce au préscolaire et au primaire qui donne les résultats les plus probants. Égide Royer cite l’exemple de l’Ontario, dont le taux de diplomation est passé de 68 % à 85 % en dix ans avec le déploiement de la maternelle 4 ans, notamment. Au primaire, l’aide aux devoirs et l’insistance sur les habiletés de lecture font partie de la solution. Au secondaire, il est souvent bien tard pour rattraper le temps perdu.

S’il est vrai que l’argent ne fait pas le bonheur, son attrait ne peut pas non plus tout faire en éducation.

17 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 10 juin 2017 01 h 38

    L'hypocrisie des affairistes n'a pas de limites!

    Les hommes d'affaires exercent un pouvoir démesuré dans les affaires de la cité. Ils pensent que tout s'achète avec l'argent et ils veulent marchander même l'éducation!
    S'ils veulent vraiment secourir les étudiants, qu'ils arrêtent de s'opposer à chaque politique gouvernementale, avec le but d'aider les gens les plus démunis de la société! La réussite scolaire est souvent liée à la situation socio-économique des parents.

  • Jean Lapointe - Abonné 10 juin 2017 08 h 09

    Incroyable qu'on en soit rendu là.

    «S’il est vrai que l’argent ne fait pas le bonheur, son attrait ne peut pas non plus tout faire en éducation.» (Robert Dutrisac)

    C'est incroyable qu' on en soit rendu là.

    Mais ils ont perdu la tête tous ces gens qui pensent que la seule motivation qui puisse faire agir les êtres humains ce serait l'appât du gain.

    S'il fallait les écouter ils nous feraient une société complètement déshumanisée.

    On dirait qu' ils ne se sont jamais posé de questions sur le sujet. Des motivations il y en a plusieurs et elles ne sont pas exclusives. Plusieurs motivations peuvent se combiner heureusement. Les occasions pour chacun de découvrir celles qui lui conviennent le mieux doivent être fournies à tout le monde et l'école doit être l'une de ces occasions.

    Ce sont de véritables ignorants qui ne savent même pas qu'ils le sont parce qu'il ne se posent même pas de questions et ils osent se mêler de faire des propositions.

    Il faudrait à tout pris lancer un grand débat sur le rôle de l'école dans une société parce qu'il semble que bien des gens n'en ont aucune idée, y compris au gouvernement.

    C'est drôlement inquiétant tout cela.

    • Christiane Gervais - Inscrite 10 juin 2017 11 h 43

      Il est probable que chez ces gens là l'appat du gain soit, en effet, ce qui donne un sens à leur vie.

    • Marc Therrien - Abonné 10 juin 2017 12 h 57

      "Mais ils ont perdu la tête tous ces gens qui pensent que la seule motivation qui puisse faire agir les êtres humains ce serait l'appât du gain."

      Et pourtant, connaissez beaucoup de gens autour de vous qui ont refusé une augmentation salariale? Et en connaissez-vous beaucoup qui cherchent à payer le plus cher possible pour un produit ou un service?

      Bien sûr, quand on cherche la sagesse de la voie du milieu, on ne peut déclarer de façon radicale que l'appât du gain est la seule motivation de tout le monde, mais quand on se met à observer les attitudes et comportements autour de nous et à calculer un peu, on peut certes affirmer que c'est la principale motivation de la majorité des travailleurs et aspirants travailleurs.

      En tout cas chez les anglo-saxons, on n'a pas peur d'afficher qu'on aime l'argent.

      Marc Therrien

    • Cyril Dionne - Abonné 10 juin 2017 16 h 21

      Je suis d’accord avec M. Therrien. C’est l’appât du gain qui est la force derrière toutes nos émotions et nos actions. Dire le contraire, c’est se mentir. C’est dans nos gènes et l’altruisme n’est qu’une des composantes de notre volonté de survivre. En fait, nous ne sommes que des porteurs de gènes.

      Ceci étant dit, lorsque nous sommes rendus à payer les jeunes pour qu’ils acquièrent des connaissances et des compétences qui leurs serviront tout au long de leur séjour sur la Terre, c’est la fin de l’empire américain. Qu’est-il arrivé au savoir, au savoir-vivre et au savoir-faire ? Les jeunes des pays en voie de développement envient ces gens qui ne connaissent même pas leur chance.

      C’est le milieu socio-économique qui conditionne la plupart des jeunes à réussir à l’école. Les élèves pauvres ont moins de chance de réussir. Si M. Garber croirait plutôt dans la répartition de la richesse, ce phénomène de décrochage serait probablement irradié.

      Ici, on ne parle pas d’accès aux hautes études ou bien de scinder des atomes en deux, mais de compléter un simple diplôme du secondaire. Encore une fois, c’est par la lecture que l’enfant apprivoise le monde naturel qui l’entoure. Malheureusement, avec la désinformation qui émane de tous les appareils électroniques présents dans le milieu éducationnel et à la maison, la perversité de la loi du moindre effort prime et primera toujours chez l’apprenant.

    • Linda Dauphinais - Inscrit 10 juin 2017 19 h 19

      @Marc Therrien: Je crois que nous pouvons accepter une augmentation salariale longtemps désirée car ce n'est pas à chaque année que nous avons droit à celle-ci (dans le cas qu'il y en ait une) et comme on dit, il faut bien de quoi dans la marmite et un toit sur la tête... Pourtant M. Therrien, sachez que nous voguons dans la rivalité ostentatoire depuis nombres d'années... Veblen Thorstein... (un génie!!! en 1800 quelques) a sorti cette théorie pas piquée des vers... Et nous sommes en plein dedans... cette rivalité est tellement forte, que nous ne considérons même plus la qualité de vie (air-eau-terre) comme étant essentielle à notre survie (en fait nous ne pensons plus réellement... nous sommes dans le mode réactif bêta mais sans arrêt momentané pour dire qui suis-je et pourquoi le suis-je)... Donc, nous sommes des bêtes assoiffés de petits pouvoirs, de bébelles encore et encore, des voyages pour avoir de quoi à dire (il y en a même qui prétendent que si tu ne fais pas un voyage dans l'année, tu rates ta vie... ah ah ah...(SIC) (quand en réalité, le voyage est là ou je suis au moment ou j'y suis... Bref... Lisez Thorstein, Christin... un délice...

      http://www.implications-philosophiques.org/implica

      http://www.philosophie-spiritualite.com/cours/desi

      http://ecosociete.org/livres/manuel-de-l-antitouri

      http://www.larevuedesressources.org/entretien-avec,1870.html

    • Pierre Fortin - Abonné 11 juin 2017 10 h 02

      Monsieur Dionne, si un étudiant est incapable de générer sa propre motivation pour ses études et le développement de sa propre personne, alors nous avons collectivement un très gros problème sur les bras. Nous faudra-t-il lui tenir la main toute sa vie ?

      Bien sûr que l'enrichissement personnel contribue à l'amélioration de son sort, c'est même une motivation puissante et tout à fait légitime. Mais la véritable autonomie ne peut s'acquérir qu'en apprenant à apprendre, à réfléchir et à raisonner pour grandir et avoir accès à la connaissance de soi et à la liberté.

      Un million de dollars peut nous permettre de posséder beaucoup de choses, mais il ne peut acheter les habiletés à lire, à écrire, à compter et à réfléchir. Il faut encore fournir un effort pour ça.

  • Pierre Robineault - Abonné 10 juin 2017 10 h 26

    Cas de conscience

    J'imagine déjà le cas de conscience imposé aux enseignants lorsqu'un étudiant en difficulté n'arrive pas tout à fait à répondre totalement aux exigence finales de son diplôme. "Pauvre Pit! il risque de perdre son 1 000$ pour si peu!" "Alors faisons comme si!"

  • Mario Jodoin - Abonné 10 juin 2017 11 h 11

    Précision

    «c’est dire que plus des trois quarts des bourses seraient octroyées à des élèves qui n’ont pas besoin de cette mesure incitative pour obtenir leur diplôme.»

    En fait, ce serait le cas si cette mesure permettait à ce que 100 % des jeunes obtiennent leur diplôme. Or, comme le reste de l'éditorial le montre bien, il n'est même pas certain que cette mesure ferait même augmenter un peu le taux de diplomation. Cela signifie que ce ne serait pas plus des trois quarts des bourses qui seraient octroyées à des élèves qui n’ont pas besoin de cette mesure, mais pratiquement 100 %...

  • Pierre Fortin - Abonné 10 juin 2017 11 h 15

    On ne tire pas sur les fleurs pour les faire pousser


    La proposition de M. Garber découle vraisemblablement d'une bonne intention mais, encore une fois, le moyen proposé s'inscrit dans une logique de gestion qui ne tient pas compte d'une véritable étude du problème. Plutôt que de tenter de corriger la situation en agissant encore et toujours en aval, il nous faut remonter l'histoire récente des deux dernières décennies pour mettre en évidence les transformations majeures qui ont affecté le système : le problème d'abord !

    L'éducation n'est pas une simple technique qu'on maîtrise à la suite d'une formation universitaire. C'est par l'expérience didactique que s'acquiert le savoir-faire et l'habileté du maître à instituer une relation pédagogique dans laquelle l'enfant sera toujours le premier responsable de sa réussite. Un enseignement qui ne repose pas sur l'apprentissage — la part de l'enfant dans cette relation — est vouée à l'exclusion d'un grand nombre comme on le constate aujourd'hui.

    L'éducation est ainsi un art dont la pratique se développe au contact de ceux qui la maîtrisent. Or la folle poursuite du déficit zéro, qui a conduit à la mise à la retraite anticipée et massive dans le domaine de la santé, a mené au même résultat en éducation, même si on en parle moins. Les pédagogues les plus expérimentés ont été remplacés par des plus jeunes ne pouvant plus compter sur leur expérience.

    L'autre chambardement majeur est survenu au début du siècle avec la Loi sur l'administration publique qui a multiplié les pratiques gestionnaires destinées à évaluer la performance des écoles, des élèves et du personnel, en privant les enseignants de leur autonomie professionnelle pour devenir de simples exécutants. Or l'école c'est la classe et ce n'est pas une usine.

    Il faut avoir le courage de réévaluer nos pratiques actuelles en regard des fondements de notre système d'éducation et de répondre à la question : à quoi doivent servir prioritairement nos écoles ?