L’aide à mourir, prise 2

La loi québécoise qui autorise l’aide médicale à mourir est entrée en vigueur il y a un peu plus d’un an. La Loi concernant les soins de fin de vie fait l’objet d’un large consensus au sein de la population, si bien que plusieurs voix s’élèvent aujourd’hui pour réclamer qu’elle soit étendue à d’autres situations, notamment celle des personnes inaptes souffrant de démence avancée. Le Collège des médecins se rebiffe.

Cédant à la pression populaire, le ministre de la Santé et des Services sociaux, Gaétan Barrette, a annoncé à la fin mars qu’il mettrait sur pied un comité d’experts pour se pencher sur l’élargissement de l’aide médicale à mourir (AMM).

Rappelons que la loi québécoise prévoit qu’une personne a le droit de recevoir une AMM si elle est en fin de vie et si elle éprouve des souffrances qui ne peuvent être soulagées. La personne souffrante qui demande cette aide doit le faire en toute connaissance de cause — elle doit être apte — et peut évidemment changer d’avis à tout moment.

Suivant le principe de l’autonomie individuelle, d’aucuns voudraient que toute personne puisse faire respecter sa volonté, exprimée formellement sous la forme de directives médicales anticipées (DMA), d’obtenir une AMM dans le cas où elle se trouve dans un état de démence avancée.

Le député de la Coalition avenir Québec François Bonnardel avait donné l’exemple de sa propre mère, qui, souffrant de la maladie d’Alzheimer, ne le reconnaissait plus. « Je suis persuadé que ma maman, si elle s’était vue dans l’état où elle est actuellement, […] m’aurait dit : “Tu auras un mandat d’inaptitude. Je te fais confiance, je fais confiance au médecin” », avait-il affirmé.

La loi québécoise laisse en plan 140 000 personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer, a déploré le député. Le plus souvent, une personne souffrant de démence sévère ne remplit aucune condition de la loi : elle ne peut exprimer sa volonté, elle n’est pas en fin de vie et elle ne souffre pas.

Comme l’a rapporté Le Devoir, le Dr Yves Robert, secrétaire du Collège des médecins du Québec, estime que fournir une AMM à des personnes inaptes qui auraient au préalable dicté leurs volontés à cet effet, c’est permettre de choisir sa « mort à la carte ». Donner la mort à une personne qui n’est pas en état de souffrance ou de déchéance physique, c’est contraire à la loi et « ça s’appelle un meurtre », juge le Dr Robert.

Il s’agit d’un changement de position de la part du Collège des médecins : dans un rapport qu’il a commandé et rendu public en mars 2013, un groupe de travail formé de médecins, mais aussi de représentants du Barreau, de la Chambre des notaires, de l’Ordre des infirmières et l’Ordre des travailleurs sociaux, avait montré de l’ouverture aux demandes anticipées d’AMM, bien que l’application de cette possibilité représentât « un défi de taille » et des risques de dérives. Cette ouverture était théorique, manifestant une ignorance de la réalité concrète de l’AMM dont on est au fait à l’heure actuelle, avance aujourd’hui le Dr Robert.

La députée du Parti québécois Véronique Hivon réclame, de concert avec les autres partis d’opposition, que le gouvernement tienne une commission parlementaire sur l’élargissement de la loi en s’inspirant du modèle non partisan de la commission spéciale Mourir dans la dignité. L’élue estime que les personnes inaptes doivent avoir les mêmes droits que les personnes aptes. Mais elle reconnaît que cet élargissement est une question très complexe sur les plans éthique, juridique, médical et social.

La rédaction et la certification de ces demandes anticipées posent leur lot de difficultés. Déterminer quand l’AMM sera prodiguée à une personne inapte et qui prendra la décision n’est pas simple. Une autre difficulté que soulève Me Jean-Pierre Ménard, c’est que la personne apte peut revenir sur sa décision, tandis qu’il est impossible de savoir si une personne démente maintient la décision qu’elle a prise des années auparavant. Nous sommes devant un choix de société entre le droit à l’autonomie individuelle et la prépondérance qui doit être accordée aux personnes vulnérables.

Le ministre Gaétan Barrette, qui ne manifeste pas d’inclination particulière pour la démocratie délibérative, s’en remet aux experts pour trancher la question. Or sur cette question délicate et complexe, tenir une commission qui entendrait tous les points de vue, y compris ceux des experts, permettrait de dégager un consensus et d’informer les citoyens sur un enjeu qui les touche personnellement.

5 commentaires
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 19 mai 2017 06 h 14

    … la bienvenue !

    « L’élue estime que les personnes inaptes doivent avoir les mêmes droits que les personnes aptes. » ; « Une autre difficulté que soulève Me Jean-Pierre Ménard, c’est que la personne apte peut revenir sur sa décision, tandis qu’il est impossible de savoir si une personne démente maintient la décision qu’elle … . » (Robert Dutrisac, Le Devoir)

    De ces citations, double douceur + une :

    A Oui, pour les mêmes droits, mais à quel prix social ? ;

    B Dans le cas où il demeure comme impossible de savoir, et compte tenu des démarches antérieures réussies avec succès, est-il de sagesse de penser que, de la personne devenant inapte, son autorisation à l’AMM se maintienne ?, et ;

    C De cette douceur double, et selon la présente discussion sur des questions d’élargissement, une discussion délicate voire épineuse entre des forces de société (position eugéniste, libérale, conservatrice, progressiste, écolo … .) se rencontrant ou s’affrontant et cherchant pignon sur rue, une Commission parlementaire est …

    … la bienvenue ! - 19 mai 2017 -

  • Bernard Terreault - Abonné 19 mai 2017 08 h 34

    Moi-même

    À 77 ans, je me dis que j'aimerais mieux qu'on m'achève si je deviens dément ou impotent. Facile à dire maintenant que je ne suis pas dans cette situation. Et dur pour le médecin qui m'administrerait la potion fatale. Car, s'agit-il d'un suicide (un droit maintenant reconnu) ou d'un meurtre (absolument inadmissible)?

  • Claire Dufour - Abonnée 19 mai 2017 08 h 39

    En sommes-nous devenu à balayer?

    Je suis entièrement en accord avec le dr Robert. Éliminer toute personne vulnérable n'est ce pas une forme de génocide culturelle et sociale?
    Quant au député de la CAQ qui monopolise les médias ec la situation de sa mère, je trouve son point de vue aberrant. S'il fallait éliminer tous les enfants qui dérangent pourrait être un même prétexte...(j'extrapole mais...)
    Rendre la fin de vie plus douce oui, mais avancer la fin NON.
    Nous sommes dominé par la facilité, l'incohérence, le vide dans le plaisir uniquement.

  • Isandre Pelletier Poirier - Abonnée 19 mai 2017 11 h 59

    réfléchir sans juger

    La mort est un sujet sensible, il est extrêmement facile de se laisser porter par notre expérience personnelle ou nos valeurs pour juger l'opinion de l'autre. Soyons prudents. Questionnons-nous sur les avantages et inconvénients de chaque choix possible. Il n'est question ni de génocide, ni de trahison mais de choix pour notre société. La solution n'est jamais simple mais permettre à un comité d'en débattre librement est sain et fera avancer le débat.
    Personnellement, je me dis que si je devenais à ce point démente, ne préférerais-je pas que ma fin soit rapproché? Mais ça n'implique nullement l'autre qui pourrait choisir autrement? Mais si le comité juge l'inverse après délibération, je me dirai qu'il a bien analysé et respecterai cette décision.
    Et de toute façon, les lois sont complexes et il faudra beaucoup de temps, de juristes et de questionnements avant d'en arriver à un consensus. Consensus qui j'espère pourra se faire dans le respect de l'autre.
    Comme un collègue l'a mentionné dans une discussion, l'aide médicale à mourrir est un peu comme l'avortement, elle vient toucher une corde extrêmement sensible, cela ne veut pas dire qu'il ne faut pas y réfléchir en tant que société.

  • Hélène Gagnon - Abonné 19 mai 2017 13 h 57

    L'aide à mourir ou l'aide à vivre

    Plutôt que de penser à de telles solutions extrêmes, est-ce qu'on ne devrait pas avant toutes choses prendre réellement soin des personnes vulnérables? D'expérience, étant responsable d'une personne atteinte de démence, je peux dire que celle-ci bien entourée et choyée est heureuse et ne souhaiterait pas mourir. Cependant, le minimum de soins acceptables n'est souvent pas au rendez-vous ni les liens familiaux et sociaux essentiels à tout être humain. C'est malheureux de voir le peu de cas qu'on fait de ces personnes ainsi que le manque de moyens et de ressources.