Le compas manquant

Justin Trudeau et sa famille ont des amis de longue date, ce dont on ne peut leur tenir rigueur. Mais quand ces derniers sont riches et puissants, il n’est plus possible pour M. Trudeau, dans la position qui est la sienne, de les traiter de la même manière qu’avant. Quand ils font affaire avec le gouvernement, une distance s’impose, que cela lui plaise ou non.

Passer les vacances de Noël au soleil avec un vieil ami n’est pas un tort. Pris sous cet angle, on ne peut reprocher à M. Trudeau et à sa famille d’avoir accepté l’invitation de l’imam Karim al-Husseini, Son Altesse Royale Aga Khan IV, de séjourner sur son île privée aux Bahamas. Après tout, l’Aga Khan était un ami de son père, Pierre Elliott Trudeau. Il a été porteur aux funérailles de ce dernier. Il connaît Justin Trudeau depuis l’enfance.

Mais Karim al-Husseini n’est pas qu’un ami et M. Trudeau, seulement le fils de son père. Le premier dirige un vaste réseau de développement privé et a une fondation qui reçoit d’importantes subventions du gouvernement que dirige le second. De plus, la Fondation Aga Khan Canada est inscrite au registre des lobbyistes.

En tant que premier ministre, M. Trudeau se met dans une situation potentiellement compromettante en acceptant de tels cadeaux, vol d’hélicoptère en prime, a-t-il reconnu vendredi. Ces présents seraient d’ailleurs jugés inacceptables venant d’autres dirigeants de fondations ou entreprises traitant avec le gouvernement canadien.

Il faut croire que Justin Trudeau et son équipe se doutaient des critiques que ce voyage pourrait susciter puisqu’ils ont d’abord refusé de dire où M. Trudeau se reposait. Quand ils l’ont finalement fait, les critiques ont fusé, comme prévu, en particulier des conservateurs qui ont demandé à la commissaire à l’éthique de se pencher sur la question. Le NPD s’est joint au bal après que le National Post eut révélé que la famille Trudeau était accompagnée d’un député, de la présidente du parti et de leurs familles, qui ne sont pas, à ce qu’on sache, des amis de l’Aga Khan.

L’acceptation de cette invitation par M. Trudeau met à nouveau en relief son incompréhension du problème éthique que posent certains rapports étroits et privilégiés entre un premier ministre et de riches philanthropes et gens d’affaires. Dans le cas de ce séjour chez l’Aga Khan comme des cocktails de financement privés en présence de riches donateurs, le premier ministre alimente l’impression d’un traitement de faveur pour les mieux nantis, ne serait-ce qu’en leur offrant un accès inégalé à sa personne.

Ce n’est pas la tournée qu’il a entreprise jeudi, avec arrêts dans des casse-croûtes et échanges avec le public, qui y changera quelque chose. Passer quelques minutes avec le premier ministre, avoir l’occasion de lui poser une seule question n’a pas de commune mesure avec un dîner privé où une quinzaine de gens d’affaires peuvent échanger à loisir avec lui ou encore avec des vacances de plusieurs jours à la résidence d’un ami fortuné. L’avantage que les premiers tirent de sa présence n’a rien à voir avec l’intérêt des seconds. Que M. Trudeau ne puisse voir ou admettre publiquement cette différence évidente et cruciale est simplement incompréhensible.

Il est grand temps qu’il clarifie publiquement les balises qui régissent ses relations avec ses connaissances et amis qui font affaire avec le gouvernement. S’abstient-il, par exemple, de participer aux discussions et décisions pouvant concerner la Fondation Aga Khan ?

De manière générale et pour plus de transparence, M. Trudeau se doit de confier à la commissaire à l’éthique l’application des lignes directrices qu’il a lui-même dictées à ses ministres. Cela serait plus conforme à sa promesse de faire la politique différemment.

11 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 13 janvier 2017 06 h 05

    Le jugement?

    Justin Trudeau manque ici non seulement de flair politique mais de jugement tout court. Intellectuellement et éthiquement, c'est un poids léger. Je doute fort qu'il puisse changer. Son entourage veillera pour qu'il ne fasse pas trop de gaffes. Mais l'homme paraît gentil, multiculturel et compatissant. Il conserve, malgré tout, une cote d'amour chez plusieurs. Et dans l'amour, il demeure toujours un certain mystère, surtout après un long temps glacial harperien...

    M.L.

    • François Dugal - Inscrit 13 janvier 2017 13 h 28

      Dans la société post-moderne du divertissement intégral et universel, monsieur le premier ministre Trudeau est l'homme de la situation, monsieur Lebel.
      Manque-t-il de jugement? Assurément, mais ce n'est pas grave, il assure le spectacle, c'est ce que le nouveau citoyen attend.

  • Hélène Gervais - Abonnée 13 janvier 2017 06 h 38

    Le p.m. le sait tout ça ....

    mais il a pris une chance en se disant probablement que ce serait la seule fois qu'il pourrait se le permettre et l'a fait et qu'il ne le ferait plus. Il a pu profiter d'une belle vacance familiale en famille et voilà. L'hiver prochain il ira ailleurs.

    • Christiane Gervais - Inscrite 13 janvier 2017 10 h 06

      J'espère que, dans votre projection, vous ne prévoyez pas qu'il sera premier ministre à vie, ce qui l'empêcherait de retourner chez l'Aga Khan?

  • François Dugal - Inscrit 13 janvier 2017 07 h 56

    Home, sweet home / Maison, douce maison

    Ô joie des vacances canadiennes,
    Passées dans la forêt laurentienne,
    Respirant à plein poumon l'air vivifiant,
    Jouant dans les flocons en dansant.

    Loin de nous l'île maudite
    Dans la mer des tropiques.
    Je sais où maintenant on s'en va :
    Dans notre cabane au Canada.

    What did he say?

  • Denis Paquette - Abonné 13 janvier 2017 08 h 29

    peut etre que le monde a toujours été une énorme lotterie cosmique

    Ne savons- nous pas tous que le monde a toujours été diriger par les nantis,que sur ce plan nous sommes tous plus ou moin des spectateurs, que certains y trouvent leur compte mais que d'autres en deviennent les victimes, la question est comment faire pour ne pas etre tributaire de cette réalité, n'en a-t- il pas toujours été ainsi depuis toujours

  • Bernard Terreault - Abonné 13 janvier 2017 08 h 41

    Le NPD a raison

    Quant il amène avec lui du personnel politique (député, chef du parti), ce n'est plus une visite privée à un vieil ami, mais une activité partisane, un cadeau à de fidèles supporters, payé en partie par nos impôts et en partie par un homme d'affaires milliardaire qui s'attend à un retour d'ascenseur.