Xi Jinping, président néomaoïste

Samedi 4 juin, jour anniversaire du massacre de la place Tiananmen, survenu en 1989. Balayé sous le tapis, comme d’habitude, par le régime, conformément à sa volonté de nier ses abus et de réécrire l’histoire. Il se trouve que ce 27e anniversaire se produit sur fond de net ralentissement économique et de contestation sociale croissante. Ce à quoi le président Xi Jinping peut difficilement rester sourd.

Début mars, des centaines sinon des milliers d’employés de la société d’État Longmay Mining Group, la plus grande compagnie de charbon du nord-est de la Chine, ont manifesté contre le gouverneur de la province pour réclamer leurs salaires impayés. Des manifestations aux dimensions politiques inusitées, rapportait The New York Times.

L’économie chinoise s’essoufflant après plus de 20 ans de croissance stupéfiante, les mouvements de grève se multiplient dans tous le pays face à des entreprises qui retiennent les salaires et procèdent à d’importantes mises à pied. Selon le China Labor Bulletin (CLB), une organisation indépendante basée à Hong Kong, l’année 2015 a été marquée par 2700 grèves et manifestations liées au travail, soit plus du double qu’en 2014. La grogne face à la détérioration du marché du travail a continué de s’amplifier depuis le début de cette année, constate le CLB, et continuera à l’évidence d’enfler dans la mesure où le gouvernement veut s’engager dans une démarche de rationalisation des grandes industries de l’État, une démarche qui pourrait coûter d’ici deux ans leur emploi à près de cinq millions de travailleurs.

Le gouvernement a déjà procédé à la fin des années 1990 et au début des années 2000 à une large opération de privatisation et de restructuration de ses entreprises d’État, impliquant des coupes claires de plus de 30 millions d’emplois. Mais c’était à une époque où l’économie croissait encore à une vitesse fulgurante et où des emplois étaient créés dans d’autres secteurs.

Dans l’ordre actuel des choses, le régime se voit plus que jamais confronté à ses contradictions — entre idéologie de défense « communiste » des droits des travailleurs et adhésion tous azimuts aux stratégies de développement capitaliste. À ce dilemme, l’appareil d’État a réagi en débloquant des milliards en programmes sociaux tout en redoublant de répression, sous le président Xi arrivé au pouvoir en 2013, contre les travailleurs qui osent exprimer leur mécontentement et les organisations de défense des droits des travailleurs.

 

C’est dans ce contexte de tumulte social et de vieille culture de répression que les Chinois ont vécu samedi — sans le vivre — le 27e anniversaire de l’écrasement du soulèvement prodémocratie de la place Tiananmen. À ce jour, le Parti communiste continue d’interdire toute discussion et commémoration concernant les événements qui ont fait des centaines, sinon des milliers de morts parmi les manifestants. Dans une lettre largement diffusée la semaine dernière, l’organisation des Mères de Tiananmen, un regroupement de familles de manifestants tués en 1989, a dénoncé le harcèlement et l’intimidation incessants dont ces familles sont l’objet depuis 27 ans, année après année. Le fait est que le gouvernement ne s’est jamais excusé pour les violences qu’il a commises contre ces manifestations pacifiques et n’a jamais démordu de la position officielle selon laquelle il s’agissait d’une « rébellion contre-révolutionnaire ». Il compte sur le fait que le temps efface la mémoire, dit Albert Ho, responsable de l’organisation des cérémonies de commémorations qui se déroulent traditionnellement au parc Victoria, dans la ville « semi-autonome » de Hong Kong.

C’est encore dans ce contexte que la Chine a discrètement marqué, en mai, le cinquantenaire de la Révolution culturelle lancée en 1966 par Mao et dans laquelle ont péri sur dix ans des millions de « révisionnistes ». L’un des épisodes les plus noirs de l’histoire du pays, officiellement qualifié de désastre par le PCC, mais que le président Xi donne aujourd’hui l’impression de recréer pour la férocité et l’impunité avec lesquelles il s’emploie à faire taire toutes les oppositions et toutes les dissidences.

« La Révolution culturelle est de retour », répètent les critiques du régime. De quoi sera donc faite, s’ils disent vrai, la vie du commun des Chinois dans les prochaines années ? Et comment Xi Jinping pourra-t-il, puisqu’il le voudra, mettre le mécontentement ambiant sous le boisseau ?

7 commentaires
  • Raynald Blais - Abonné 6 juin 2016 07 h 29

    De l'État

    Le problème de l'essence de l'État chinois est fort complexe. En plus, la notion d'État, en général, est très embrouillée dans la tête de certains représentants de la science, de la philosophie et du journalisme. Il est donc assez difficile d'en faire un simple commentaire. Malgré cela, si vous faites une rapide enquête dans les quartiers populaires au Québec, vous comprendrez, d'après les récriminations de la majorité que vous rencontrerez, que l'État de libre marché, ici même, est un organisme d'oppression de classes sociales par une autre plutôt qu'un lieu de conciliation. La Chine ne fait pas exception avec son capitalisme d'État. La contradiction dans le régime chinois n'est pas entre une idéologie "communiste" et l'économie "capitaliste", mais entre une classe dirigeante qui gouverne selon ses intérêts et le peuple chinois qui lutte pour les siens.

    • Raynald Blais - Abonné 6 juin 2016 14 h 01

      ...comme ici, mais beaucoup plus intensément.

  • Nicole Delisle - Abonné 6 juin 2016 09 h 44

    Un régime "déconnecté" de la réalité.

    Comment un pays peut-il encore survivre en 2016 en n'accordant aucune liberté à ses citoyens, en brimant leurs droits fondamentaux et en se réservant toutes les richesses à son usage exclusif? Seules la répression, la torture et la force militaire peuvent en venir à bout, mais pour combien d'années encore? À l'ère des médias sociaux, même s'ils sont censurés dans ce pays, les informations ne peuvent que filtrer et ouvrir les yeux de la population qui demeure avide de savoir et de connaître.
    Les conditions de travail souvent inhumaines et complètement déphasées et discriminatoires ont probablement atteint un point qui se rapproche d'un non-retour.
    Le réveil et il semble évident qu'il commence à se faire lentement, n'en sera que plus dramatique et brutal. Le jour où cette population se réveillera et en aura assez d'être
    manipulée par des dirigeants "dictateurs" qui s'accaparent l'ensemble des richesses, la révolution pourrait se faire dans le sang à moins qu'une abstention massive de travail de la part des travailleurs actifs ne plonge le pays dans un chaos si effroyable que les autorités devront laisser du less et écouter leurs concitoyens. Mais ce jour est
    loin d'être arrivé!

    • Jean-Yves Arès - Abonné 6 juin 2016 14 h 41

      «n'accordant aucune liberté à ses citoyens»

      Tout indique plutôt que les citoyens n'ont cessé d'en gagner des libertés.

      Et voyez, Uber ne s'y fait menacer d'emprisonnement...


      «se réservant toutes les richesses à son usage exclusif?»

      Vous avez quelques faits pour appuyez une telle affirmation ?

  • Daniel Gagnon - Abonné 6 juin 2016 12 h 03

    Dans la gueule du démon

    Le petit Chinois avait une place à part dans notre univers de l'école primaire québécoise, on pouvait en acheter pour dix sous et vingt-cinq sous, et un tableau montrait le progrès de nos achats des petits baptisés Chinois, créant une émulation entre les enfants (et entre les parents).

    Je me souviens que Langlois en avait toujours plus que tout le monde, mais que le nom de Charron (noms fictifs) n'apparaissait jamais au tableau, trop pauvre qu’il était pour se payer des souliers décents.

    Aujourd’hui, le dragon avale par millions ces petits Chinois et ce n’est pas avec nos vingt-cinq sous que nous pourrions les aider.

    L’ampleur du phénomène, surtout depuis la dernière décennie, montre la progression de la dictature et l’épaississement du mur de silence, la nouvelle muraille étant seulement franchie par des appels au secours filtrant des réseaux sociaux, appels de plus en plus étouffés.

    La Chine se réarme à une vitesse extraordinaire, et au lieu de régler ses problèmes intérieurs, elle se projette dans l’expansion guerrière.

    Nous sommes loin de ces moments lyriques où nous nous rêvions comme de petits chevaliers capables de sauver la Chine de la gueule du démon.

  • René Lefèbvre - Inscrit 6 juin 2016 14 h 05

    Le grand rêve de Mao

    Mao Tse-Tung rêvait de la Chine comme d'une grande famille unifiée où le Tibet disparaissait par la force cruelle de la guerre pour ne devenir qu'une province et où le communisme allait régler une fois pour toutes les distinctions de classes d'avant la Grande Révolution.

    L'autre révolution, elle, celle dite "Culturelle" fut toute aussi cruelle : une élite de petits voyous envoyés par Mao pour épurer le pays des contre-révolutionnaires tels les professeurs, les artistes, les petits bourgeois qui furent battus en public et dépossédés de leurs biens sans procè; plusieurs furent tués ou emprisonnés tout comme dans la Russie communiste voisine.

    Selon le Parti Communiste, la grande famille chinoise est heureuse, et ceux qui osent dirent le contraire sont arrêtés pronto, car ce sont de dangereux dissidents, ou bien des séparatistes, ou encore des malades mentaux. Le paradis chinois est sans faille et gare à ceux crieront le contraire et en montreront les contradictions.
    Et tout comme dans la Russie communiste, le cul-de-sac chinois arrive à sa fin inéluctable, car le peuple en a marre des mensonges et des silences de l'État qui tue ou emprisonne ses enfants pour avoir parlé alors qu'on devait faire silence.