Du meilleur et du pire

Lancée en juin dernier, la Stratégie maritime du gouvernement Couillard vient d’accoucher de seize « zones industrialo-portuaires » situées dans autant de villes le long du Saint- Laurent. Une affaire d’un demi-milliard de fonds injectés d’ici cinq ans pour attirer des entreprises qui devraient créer 10 000 emplois. Mais ici, le conditionnel s’impose, voici pourquoi.

Traversé d’un bout à l’autre par un fleuve navigable, le Québec a toujours tiré profit du transport maritime pour son développement. Malheureusement, l’arrivée des techniques « juste-à-temps » dans la production manufacturière et le commerce a encouragé le recours aux camions, devenus des entrepôts roulants.

Aujourd’hui, les ports du Québec ont souvent une vocation spécifique liée au secteur industriel de la région, voire à une seule entreprise : le minerai de fer sur la Côte-Nord, le pétrole à Lévis, le bois à Cacouna, etc. Sans oublier les grands ports urbains à vocation généraliste, comme ceux de Montréal et de Québec.

Puis il y a le cas de Bécancour, avec ses cinq quais en eau profonde et son parc industriel de 7000 hectares, le seul qui appartienne au gouvernement du Québec.

Créé dans les années soixante pour accueillir des entreprises transformatrices d’envergure (aluminium, magnésium, etc.), ce port a été beaucoup négligé par Québec depuis une vingtaine d’années. Malgré sa vocation nationale, on a même déjà annoncé qu’on le cédait à la région lors d’une précédente vague de compressions, avant de se raviser après avoir constaté qu’il n’était pas déficitaire, mais bien rentable pour les finances de l’État.

On s’est donc contenté de le laisser suivre son bonhomme de chemin et de l’utiliser pour récompenser des amis, péquistes ou libéraux, la plupart incompétents pour l’emploi et pourtant nommés par décret au poste de directeur général. L’actuel directeur général, un ex-maire et ex-député libéral, diplômé de l’école primaire Curé-Brassard de Nicolet, a été nommé en 2012 à l’âge de 65 ans. Personne dans cette organisation n’est responsable de faire du démarchage auprès d’éventuels investisseurs. Conséquence : après 50 ans, le parc n’est occupé qu’à 40 % de sa capacité.

 

Or, en lisant la documentation rendue publique la semaine dernière par le ministre délégué à la Stratégie maritime, Jean D’amour, on a la nette impression que c’est précisément du modèle de Bécancour qu’on s’est inspiré pour créer les seize « zones industrialo-portuaires » (ZIP) de la Stratégie maritime. Dans chaque cas, on a demandé aux organisations locales (port, chambre de commerce, etc.) de se regrouper pour préciser les contours de leur nouvelle ZIP où l’on accueillera les futures entreprises désireuses de s’y installer grâce aux 300 millions qu’on leur réserve.

Qu’il existe ou non un parc industriel à proximité du port importe peu. On le souhaite, sinon tant pis. On ne va quand même pas créer de nouveaux parcs industriels alors que toutes les villes en ont déjà au moins un quelque part le long d’une autoroute ! Surtout pas avec les seuls 200 millions qui doivent servir à moderniser les infrastructures portuaires elles-mêmes. Sans oublier le fait que la plupart des ports du Québec appartiennent à Ottawa ou à une société minière.

Ce qui risque de se produire, c’est qu’on assiste à une montée de la concurrence entre les ports du Saint-Laurent pour attirer les rares sociétés étrangères d’envergure qui envisagent de s’établir dans une zone portuaire au nord de la frontière américaine. Quant aux PME locales, ce dont elles ont surtout besoin, c’est qu’on améliore l’accès aux installations dans une perspective de transport intermodal, et non pas qu’on crée des ZIP où elles seront incitées à déménager à cause de l’aide financière qui y sera rattachée.

L’intérêt de la Stratégie maritime ne réside pas dans la création de ZIP, mais dans les investissements prévus pour moderniser les infrastructures réservées au transport des biens et des personnes, avec la participation du propriétaire fédéral ou privé. Pour le reste, nous avons affaire au saupoudrage régional habituel dans lequel les politiciens québécois sont passés maîtres pendant les deux années qui précèdent une élection.

7 commentaires
  • André Nadon - Inscrit 8 mars 2016 04 h 43

    Du développement de locataire.

    Le fleuve Saint-Laurent est de juridiction fédérale, comme le sont le transport aérien et les communications. Demandons-nous quel contrôle le gouvernement du Québec aura sur ces investissements exclusivement provinciaux, alors que le principal vecteur est sous contrôle fédéral.
    Pensons à la Voie maritime du Saint-Laurent et du déclin de Montréal depuis 1960.
    Pensons à l'Aéroport de Mirabel et celui de Montéal, devenue déserte de l'Aéroport de Toronto.
    Pensons à Radio-Canada qui est à vendre.
    Avant d'investir dans un tel projet, assurons-nous d'avoir le plein contrôle du Saint-Laurent.

  • Pierre Cousineau - Abonné 8 mars 2016 08 h 28

    Une stratégie à-la-va-comme-je-te-pousse.

    La stratégie maritime libérale fut annoncée lors du lancement de la campane électorale en mars 2014. Manifestement conçue pour éclipser le Projet Saint-Laurent de François Legault, elle ne contenait que deux engagements sous le parapluie d'un "nouvel élan aux industries liées à la logistique du transport des marchandises".

    "Nous appuierons la modernisation du port de Montréal, notament par la construction d'un lien direct entre les installations portuaires et l'autoroute 25. Un investissement de 500 M$ permettra au pôle logistique de Vaudreuil-Soulanges de voir le jour."

    Il n'y a ni quai, ni port dans Vaudreuil-Soulanges.

    La MRC de Vaudreuil-Soulanges ne fait pas mystère que le pôle logistique dont elle se fait l'ardente promotrice est lié aux ports de Vancouver et d'Halifax. Ce pôle logistique est en fait deux pôles logistiques: un dans la municipalité des Cèdres ou le CP veut construire une zone de transbordement de 550 000 conteneurs et l'autre à Côteau-du-Lac ou l'association entre Canadian Tire et Genco veut porter sa zone de transbordement à 50 000 conteneurs.

    Deux projets liés à l'importation, alors qu'il faut exporter.

  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 8 mars 2016 09 h 04

    Bizarre..

    Y'aurait-il, sous jacent à ces zones portuaires, un projet de zone/port pour TCEE...
    dans le lot...?

  • Colette Pagé - Inscrite 8 mars 2016 09 h 07

    Des dirigeants sans vision !

    On s’est donc contenté de le laisser suivre son bonhomme de chemin et de l’utiliser pour récompenser des amis, péquistes ou libéraux, la plupart incompétents pour l’emploi et pourtant nommés par décret au poste de directeur général.

    Cette constation est tellemnt vraie. Comment expliquer que deux notaires ignorant tout du développement économique d'un port ait été désigé à ce poste stratégique.
    L'un ayant été récompensé pour avoir à titre de président de l'UMQ favoriser les fusions et l'actuel l'ex-maire de Bécancour.

  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 8 mars 2016 09 h 30

    Une stratégie sans cible concrète n'en est pas une, surtout avec si peu d'argent!

    Je ne comprends pas pourquoi le gouvernement n'investit pas cette somme dans un seul projet structurant, déjà qu'il manque d'argent et que ça en prend beaucoup pour espérer faire changer les choses! De plus, le transport fluvial n'est pas le seul moyen de transport susceptible de diminuer la production de gaz à effet de serre: il y aussi le chemin de fer et celui de la Gaspésie nous appartient collectivement. Mieux, pensons aux inévitables catastrophoques humaines, sociales et économiques liées au futur transport pétrolier ferroviaire vers Belledune, au transport pétrolier fluvial actuel et au transport du même produit par oléoduc? Combien coûteront de véritables mesures de surveillance et de véritables mesures d'urgence ? Qu'avons-nous actuellement? Déjà que le gouvernement manque d'argent pour véritablement décontaminer la rivière Chaudière non loin de Lac-Mégantic! Cessons de jeter notre argent à la poubelle ou dans le fleuve en le donnant à qui est politiquement mieux placé pour le demander au bon moment: investissons-le dans ce qui risque réellement d'empêcher une catastrophe inévitable. Le gouvernement est parfaitement connaissant du temps que la Gaspésie, le Bas-St-Laurent et la Côte-nord mettront pour présenter un ou deux projets, 'l'esprit de clocher ou de port' prévalant encore. En attendant, il garde l'argent dans ses coffres, a l'air de bien s'occuper de nous tous et évite de parler des catastrophes à venir devant le BAPE et ailleurs. Selon moi, c'est sa véritable stratégie. Au mieux, il débloquera des fonds juste avant les prochaines élections dans des projets électoralement payants.