L’immobilisme

Il y a 25 ans, le navire constitutionnel canadien s’échouait sur les rivages de Terre-Neuve. Le 23 juin 1990, la législature de cette province s’abstenait au tout dernier instant de ratifier l’accord survenu trois ans plus tôt entre les 10 provinces et le gouvernement fédéral. S’envolait l’espoir d’une réconciliation entre le Canada et le Québec. Une réconciliation toujours improbable.


Le 23 juin 1990, le Canada vivait un événement d’une rare intensité. Huit provinces avaient déjà ratifié l’accord. Restaient le Manitoba et Terre-Neuve. Mais à Winnipeg, le député autochtone Elijah Harper paralysait l’assemblée, une plume à la main symbolisant l’absence des Premières Nations dans ce débat. Pendant qu’Ottawa cherchait à accorder un délai au Manitoba, à Terre-Neuve, le premier ministre Clyde Wells retardait le vote jusqu’à ce qu’il soit trop tard. Dès lors, c’en était fini. Meech était mort.

Au Canada anglais, ce fut le soulagement. On avait cru l’ancien premier ministre Pierre Trudeau qui avait battu tambour en disant que Meech rendrait « l’État canadien tout à fait impotent ». Au Québec, c’était le choc. On avait cru possible, comme l’avait promis le premier ministre Brian Mulroney, de réintégrer dans « l’honneur et l’enthousiasme » la Constitution de 1982 adoptée contre le gré de l’Assemblée nationale. Le premier ministre Robert Bourassa déclara « que quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse, le Québec est aujourd’hui et pour toujours une société distincte, libre d’assurer son destin et son développement ».

Cette phrase est ce qu’il reste de plus significatif de ces trois années de débat. Elle affirme les choix du Québec. Libre de rester dans le Canada pour peu que l’on reconnaisse qu’il forme une nation à qui on accordera les moyens de protéger son identité, sa langue et sa culture. Meech ne faisait que mettre la table. À l’époque, le gouvernement Bourassa espérait que suivraient des négociations qui referaient l’équilibre des pouvoirs entre les provinces et le gouvernement fédéral. Elles ne sont jamais venues. Dans la vision unitaire du pays qui prévaut dans le Canada anglais, l’acceptation de la différence est chose difficilement imaginable, ce que savent aussi les Premières Nations.

Libre de quitter le Canada ? L’occasion fut offerte aux Québécois par le premier ministre Jacques Parizeau. Au référendum de 1995, il manqua quelques milliers de voix pour que la souveraineté du Québec se réalise. Impasse là aussi qui persiste. La perspective d’un nouveau référendum apparaît encore lointaine et incertaine.

La réalité qui est celle des Québécois depuis ce 23 juin 1990 est le statu quo qui s’est imposé par la force des choses. En 25 ans, le souvenir de Meech s’est estompé, tout comme celui du rapatriement unilatéral de la Constitution en 1982. On oublie que l’Assemblée nationale n’a toujours pas ratifié cette Constitution de 1982 qui réduisait ses pouvoirs en matière linguistique. On oublie, car la vie continue. Quelques fleurs ont été lancées au Québec, le Canada voulant se donner bonne conscience. Mais les résolutions adoptées par les Communes pour reconnaître que le Québec forme une nation n’ont pas de réels effets constitutionnels.

Sortir de cette impasse est-il possible ? Se peut-il qu’apparaisse une volonté de parler de réforme constitutionnelle alors que depuis 25 ans on ne cesse de prétendre que le fruit n’est pas mûr ? Curieusement, la crise autour du Sénat fait prendre conscience à certains politiciens qu’il y a une limite à contourner la Constitution pour faire des changements. La Cour suprême l’a dit. On ne peut réformer ou abolir le Sénat sans l’accord unanime des provinces et du Parlement fédéral. Il faudra bien un jour y venir, car la liste s’allonge. Le dépôt récent du rapport de la Commission de vérité et réconciliation sur les pensionnats autochtones a rappelé la nécessité d’aborder la place des Premières Nations dans ce pays. Puis demeure l’incontournable question de la réintégration constitutionnelle du Québec, qui, plus longtemps il vivra en marge du reste du Canada, plus il s’en éloignera. Un danger qu’a compris Philippe Couillard, qui prône un rapprochement.

Le premier ministre québécois croit qu’un réveil surviendra. Du moins, il voit dans le 150e anniversaire du Canada un repère symbolique à saisir. Si cela était, il faudrait surmonter l’obstacle de la formule d’amendement qui exige l’unanimité pour l’essentiel des changements constitutionnels et que, pour compliquer les choses, plusieurs provinces ont ajouté la tenue de référendums. C’est l’immobilisme absolu que seule une menace grave pourrait briser. Une menace qui viendrait d’une volonté des Québécois d’exercer leur liberté de quitter le Canada. Mais encore faudrait-il qu’elle soit réelle et ressentie. Cela en dit beaucoup sur les rapports sclérosés entre deux nations.

30 commentaires
  • Normand Carrier - Inscrit 27 juin 2015 06 h 49

    C'est l'immobiliste absolu et irrémédiable ....

    Très bon éditorial de monsieur Descôteaux qui nous rappelle de douloureux souvenirs d'un psychodrame a la canadienne ..... Il fallait voir l'influence sur le Canada anglais de PETrudeau et de Jean Chrétien qui combattirent cette entente au point de la faire échouer avec l'aide de Carstair et Elijah Harper du Manitoba et du bon ami de Chrétien , Clyde Wells a Terre-Neuve .....

    Il devenait évident que le minimum acceptable pour les Québécois était beaucoup trop pour cette frange de pures Canadians et que jamais , cette majorité ne consentira a accorder ce minimum a l'autre nation fondatrice qui n'exerce plus aucun poids dans cette fédération ..... Si les fédéralistes a la Couillard s'imagine a une reprise de négociations constitutionnelles , ils rêvent en couleurs et ils le savent .....

    Le Québec est toujours libre d'assurer son destin et c'est la seule alternative qu'il lui reste et cette alternative sera l'indépendance qui nous donnera toutes les possibilités de s'assumer et d'exercer tous nos pouvoirs selon nos priorités .....

    • Diane Gélinas - Inscrite 27 juin 2015 14 h 43

      Il ne faudrait toutefois pas oublier que l''opposition du Premier Ministre Clyde Wells aux Accords du Lac Meech était farouchement influencé par Deborah Coyne, sa conseillère constitutionnaliste. Or, Madame Coyne n'est nulle autre que la mère de la seule fille de Pierre-Elliott Trudeau, Sarah Elisabeth Coyne...

      Après la mort de Meech, Madame Coyne s'est aussi ardemment opposée à l'Accord de Charlottetown et a même présidé un comité du NON lors du référendum pancanadien.

  • Jean Lapointe - Abonné 27 juin 2015 07 h 50

    N'est-il pas risqué que de lui faire confiance?

    «Le premier ministre québécois croit qu’un réveil surviendra.» (Bernard Descôteaux)

    C'est ce que Philippe Couillard dit mais le pense-t-il vraiment? Rien n'est moins sûr.

    S'il le pensait vraiment est-ce qu'il ne se comporterait pas différemment?

    Il essayerait au moins de nous convaincre de sa sincérité, ce qu'il ne fait même pas.

    C'est comme si nous n'existions pas. C'est comme si pour lui nous n'étions pas vraiment concernés.

    Et alors s'il le dit, est-ce que ce ne serait pas pour se ménager certains appuis au sein de la population?

    Mais comme nous ne savons pas ce qu'il pense vraiment dans le fond est-ce qu'il n'est pas risqué que de lui faire confiance?

    Il est impensable que de faire confiance à quelqu'un dont on ne sait pas ce qu'il pense dans le fond?

    Quelqu'un qui en plus avait promis la tranparence.

    Ce qui est en cause c'est loin d'être secondaire. Il s'agit de l'avenir de tout un peuple.

    N'est-il pas temps que nous prenions l'affaire dans nos propres mains avant qu'il ne soit trop tard?

    • Jacques Boulanger - Inscrit 28 juin 2015 08 h 13

      «Risqué de lui faire confiance» ? Mais ça serait la catastrophe, vous voulez dire. Chacune des pores de sa peau transpire sa «canadianicité», il n'y a rien dans ce premier ministre qui le rattache de loin ou de près aux Québécois et vous vous posez la question, peut-on lui faire confiance ? Posez la question, c'est lui répondre.

  • Bernard Terreault - Abonné 27 juin 2015 08 h 02

    Croyez-vous vraiment?

    Pourquoi le Canada sortirait-il de son confort, casserait-il ses habitudes, s'il n'y a pas de problème? "If it ain't broke, why fix it?" Seule une menace imminente de sécession de la part du Québec, ou une encore plus improbable campagne de violence armée chez les autochtones, pourrait le faire bouger.

  • Serges Tanguay - Inscrit 27 juin 2015 08 h 51

    Drôle de pays

    Drôle de pays que ce Canada qui, au lieu de règler ses problèmes, a pris l'habitude de balayer sous le tapis. Le ''plus-meileur-pays-au-monde'' qui se nourrit de menteries et de l'espérance loufoque qu'on va finir par régler tout ça. Je suis écoeuré de cette incapacité chronique d'aborder des problèmes de fond. Je suis écoeuré aussi d'entendre à satiété ce ridicule '' Les Canadiens ne veulent pas parler de ça'' qui sert d'échapatoire à tous les politiciens merdeux qui trouvent leur avantage dans le statu quo. Je rêve d'un pays un peu plus sérieux où on arrêtera de prendre les citoyens pours des imbéciles blasés.

    • Bernard Terreault - Abonné 27 juin 2015 11 h 37

      Le Canada n'est pas unique. Les pays, comme bien des individus, n'affrontent les problèmes que quand ils sont acculés au pied du mur. C'est même encore plus difficile pour un pays, car il faut décider un grand nombre de joueurs différents d'agir. Il n'y a qu'une minorité de Québécois et d'autochtones qui se plaignent vraiment, et ces deux goupes n'ont même pas les mêmes revendications.

  • Michel Lebel - Abonné 27 juin 2015 09 h 14

    La politique n'est pas tout!

    Dans certains milieux au Québec, on acccorde trop d'importance aux questions constitutionnelles, voire à la politique. La vie des personnes comme des sociétés ne se limite pas à celles-ci. Dieu merci! Tout n'est pas politique, comme certains le pensent. Le discours politique, relayé par le discours médiatique, est toujours réducteur et bien souvent rempli de clichés. Mais la population pressent bien que tout discours idéologique est en bonne partie mensonger, sinon trompeur.

    La vie et la survie du Québec et du Canada dépend beaucoup plus que d'une réforme constitutionnelle. L'histoire est beaucoup plus complexe, longue, et imprévisible que cela!


    Michel Lebel

    • François Dugal - Inscrit 27 juin 2015 12 h 00

      Parler français au Québec est un acte politique, monsieur Lebel.

    • Michel Lebel - Abonné 27 juin 2015 14 h 46

      @ François Dugal,

      Je n'ai jamais nié ce fait!!

      M.L.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 28 juin 2015 05 h 24

      Y a effectivement autre chose dans la vie que la politique et la constitution. Sauf que la politique et la constitution plannent au dessus de nos têtes continuellement comme des vautours qui veulent gérer notre vie et s'infiltrent tout partout.

      Et un prof constitutionnel nous dit de ne pas y faire attention, que c'est secondaire qu'on nous mente. «Ne vous occupez pas de ça, ce ne sont que des balivernes.» Oui mais monsieurs, ils sont au pouvoir !

      «Parler français au Québec est un acte politique, monsieur Lebel.»
      «Je n'ai jamais nié ce fait!»
      -Mais vous diminuez ce fait à sa plus simple expression. «Dors mon peuple dors, ce n'est qu'un mauvais rêve» que vous lui dites.

      PL

    • Jean-François Trottier - Abonné 28 juin 2015 07 h 25

      ...idéologie, comme le fédéralisme....
      Idéologie qui a mené, entre autres, à l'assimilation des nations autochtones, au massacre des Métis du Manitoba ainsi qu'à sa loi anti-français, à deux déclarations de la loi des mesures de guerre appliquée au Québec seulement, à la nuit des longs couteaux, au refus de Meech, aux milliers d'immigrants acceptés en tout hâte juste avant le référendum de 95, aux commandites, toutes actions justifiées par une idée fixe: quoi que disent les peuples, le fédéralisme est ce qu'il y a de mieux à leur asséner. Et vlan.

      Nooooon, ne parlons surtout pas de politique, hein!

      La nécessité de l'indépendance, puisque M. Lebel en parle sans utiliser le mot, est éminemment pragmatique et repose sur des raisons économiques d'abord, tenant compte de l'environnement tant naturel que sociologique.
      Le fédéralisme repose sur l'histoire de la conquête, pas vraiment celle de 1760 mais celle de l'Ouest, d'où les autochtones et Français ont été balayés comme de la vermine et ce, après le début de la confédération. Pour le reste, c'est une idéologie plutôt dépassée, une suite de

      Mais ne parlons pas de politique. C'est tabou.

    • Jacques Boulanger - Inscrit 28 juin 2015 08 h 18

      Beau préambule, M. Lebel. Mais j'aimerais bien connaître la suite. Que proposez-vous ?

    • Lucien Cimon - Abonné 28 juin 2015 10 h 52

      L'inaction est un acte politique qui assure la force du statu quo de sa victoire; c'est ce qui, à long terme, nous entraîne vers une mort assurée comme peuple majoritaire sur notre territoire et comme culture différente, capable d'interpréter la nord Amérique en français.
      C'est d'évidence ce que prêche M. Lebel.
      Lucien Cimon

    • Michel Lebel - Abonné 28 juin 2015 14 h 07

      @ Lucien Cimon,

      Les programmes des partis politiques, sans exclure les activités proprement citoyennes, s'intéressent à toutes les activités humaines, je dis bien à toutes. De l'agriculture au théâtre, etc., sans oublier les réformes constitutionnelles! Ainsi va la vie! Il me semble erroné de se fixer sur un seul élément d'une société.

      M.L.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 29 juin 2015 05 h 52

      «De l'agriculture au théâtre, etc.»
      Quand l'article auquel on ajoute notre commentaire parlera de l'agriculture et de théâtre, je répondrai sur ces sujets. Celui-ci porte sur la constitution; répondre sur, ou ajouter, autre chose est «hors-sujet». Même si ce n'est pas une loi fondamentale constitutionnelle, c'est une loi fondamentale de grammaire : Sujet, verbe, complément et commentaire.

      Bonne journée.

      PL

    • Michel Lebel - Abonné 29 juin 2015 11 h 52

      @ Pierre Lefebvre,

      Les souverainistes sont obsédés par la question nationale. Ils sont d'autant obsédés du fait que la majorité de la population ne veut pas de la souveraineté. Ils ont bien de la difficulté à penser à autres choses que celle-ci, la voyant comme la seule clef indispensable, incontournable, pour le bonheur des Québécois. Mais après plus de 40 ans et deux référendums, ceux-ci disent toujours "non". Qui a raison: une idéologie ou le peuple?

      M.L.