Transition chancelante

Après plus de trois mois de blocage politique complet, l’Afghanistan a été officiellement doté dimanche d’un nouveau président en la personne d’Ashraf Ghani, 65 ans, anthropologue de formation, produit de grandes universités américaines et ex-fonctionnaire à la Banque mondiale. Bref, poulain de Washington. L’impasse a été surmontée à la faveur d’une entente de partage du pouvoir, dans laquelle s’est personnellement investi le secrétaire d’État, John Kerry, entre M. Ghani et son adversaire au second tour du scrutin présidentiel, dont personne ne doute qu’il a été entaché de fraudes de grande envergure ; entente en vertu de laquelle le Tadjik Abdullah Abdullah — ou la personne de son choix — deviendra une sorte de directeur général du gouvernement, avec pouvoirs apparemment proches de celui d’un premier ministre. En même temps, M. Ghani conservera toutes les prérogatives présidentielles que lui confère la Constitution, prérogatives que d’aucuns considèrent comme trop monopolistiques.

Bancal, dites-vous ? Si cette entente sur la formation d’un gouvernement d’union nationale a au moins le mérite de sortir le pays d’une crise politique — en attendant la suivante ? —, il reste qu’elle soulève autant de questions qu’elle apporte de réponses.

M. Abdullah a obtempéré après avoir passé les derniers mois à refuser de reconnaître la victoire de M. Ghani, alléguant des fraudes systématiques. Un audit sous supervision onusienne vient de confirmer cette victoire, mais sans donner de détails — pour des raisons franchement difficiles à démêler. L’imbroglio est loin d’avoir été levé par cet audit, que les observateurs de l’Union européenne ont d’ailleurs qualifié d’« insatisfaisant ». Il délégitime la balbutiante « démocratie électorale » afghane dans un pays où un grand nombre d’électeurs s’en vont aux urnes au péril de leur vie. Les États-Unis, eux, sont tout disposés à s’en contenter.

Les deux hommes forts ont des relations tendues et les puissantes milices qui les soutiennent ne baisseront pas la garde de sitôt. Mais la Maison-Blanche s’attend à ce qu’ils soient plus accommodants que ne le fut le président sortant, Hamid Karzaï, s’agissant en particulier d’encadrer aux goûts des Américains les conditions de retrait de leurs troupes, qui doit s’accélérer en 2015.

Les talibans ont tiré avantage du vide du pouvoir qui s’est élargi avec la crise des derniers mois. Sur le plan économique, les problèmes se sont encore creusés dans un pays où les revenus en taxes et impôts sont inférieurs à ce qu’il en coûte pour les percevoir. L’État s’écroulerait sans l’aide étrangère — et le trafic d’opium. Difficile de concevoir que ce gouvernement bicéphale et fabriqué vivra bien longtemps.