Cirque - L'éclair et le soleil

Doit-on saluer ou craindre le «partenariat stratégique» qui lie maintenant le Cirque du Soleil au Cirque Éloize? Unies par le succès, ces deux forces vives du génie circassien québécois brillent chacune à leur manière, et à leur échelle. On le craint: le charme du petit pourra-t-il continuer à opérer s'il emboîte le pas au géant mondial qu'est le Cirque du Soleil?

Dans toute cette affaire, le plus abasourdi reste peut-être le fondateur et directeur d'Éloize, Jeannot Painchaud, pour qui l'association au Cirque du Soleil n'était pas envisageable il n'y a pas si longtemps. «Nous ne sommes pas une branche du Cirque du Soleil», répétait l'acrobate lors des débuts d'Éloize. Il y a quelques jours, il confiait à la Gazette que si quelqu'un, il y a à peine dix ans, lui avait offert une alliance avec le CDS, il aurait répliqué tout de go: «Êtes-vous fou ou quoi?»

Eh bien, si l'univers du cirque n'était pas un peu fou, nous en régalerions-nous autant? C'est ainsi qu'à la faveur du départ de deux des actionnaires principaux d'Éloize, M. Painchaud s'est mis à fureter pour trouver l'allié idéal — entendre: celui qui permettrait un nouvel envol, un autre niveau de croissance et plus de revenus. La recherche, menée autour du monde, l'a tout naturellement ramené au point de départ: Montréal, capitale mondiale des arts du cirque, bercail du maître en la matière, le Cirque du Soleil.

Une union naturelle, diront certains. Pionnier de ce cirque-théâtre qui a révolutionné le genre, le Cirque du Soleil a en quelque sorte propulsé Éloize avec la popularité de sa marque de commerce, sans toutefois que le grand porte ombrage au petit. L'artisan et le géant ont fait bon ménage, allant jusqu'à s'entraider. Le petit osa le brin de poésie qui manquait au grand. Le grand se permit le spectaculaire auquel n'aspirait pas le petit. L'éclair de chaleur — éloize, dans la langue des Madelinots — est plus près du public, plus accessible. La boule de feu multinationale, avec près d'un milliard de chiffre d'affaires, est adepte du toujours plus grand. Chacun, diffuseur d'une chaleur au public.

On peut quand même se désoler de constater que c'est là où le cirque est le plus fort dans le monde, c'est-à-dire à Montréal, avec son école, son cirque réinventé, bientôt son festival, que cet art de la scène peine à se diversifier, en tout cas, sans difficultés financières. Hors du Cirque du Soleil, point de salut?

Les compétiteurs deviennent donc associés. Pour Éloize, qui aspire à de nouvelles pistes, tout le défi résidera bien sûr dans l'art de conserver son âme, même dans la ligue des grands. Ce cirque a précisément bâti sa réussite en invitant les spectateurs à partager la folle et douce intimité de la «famille» qu'il composait avec charme. Osons espérer qu'il pourra et saura conserver ce cachet familial.

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machouinard@ledevoir.com

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