Lisez-vous?

Y avait-il un livre au pied de votre sapin de Noël? Si oui, vous connaissez votre bonheur, et peut-être y êtes-vous déjà plongé avec volupté tant les jours de congé se prêtent bien au lent plaisir de la lecture. Hélas, trois fois hélas, cet envoûtement est bien inégalement distribué: la moitié des francophones du Québec et du Canada y échappent totalement, vient de révéler Statistique Canada.

En soi, la donnée n'est pas nouvelle: on sait depuis longtemps que les anglophones lisent davantage que les francophones, conséquence logique des différences marquées entre les deux groupes linguistiques en matière d'alphabétisation, elles-mêmes trouvant leur source dans l'histoire. Pauvreté, sous-scolarisation, vie en milieu rural, situation minoritaire expliquent la situation désavantagée des francophones.

Mais ces facteurs peu à peu s'atténuent et chez les 16 à 24 ans, à scolarité égale, il n'y a pas de différence significative entre les deux groupes quant à la compréhension de textes, comme le démontre la nouvelle mouture de la vaste Enquête sur l'alphabétisme et les compétences des adultes menée par Statistique Canada auprès de 23 000 répondants en 2003 et dont les résultats ont été rendus publics la semaine dernière.

Néanmoins, gardons-nous de trop d'applaudissements. Le fait de comprendre des textes ne signifie pas qu'on éprouve l'envie d'en faire sa nourriture quotidienne, et les francophones, collectivement, ne perçoivent toujours pas la lecture comme une nécessité de la vie.

Il faut certes se réjouir de l'amélioration qui s'est produite ces dernières décennies. Statistique Canada nous apprend que 42 % des Canadiens (56 % des francophones) n'atteignent pas le niveau de compétence requis en matière de lecture, d'écriture et de raisonnement pour bien se débrouiller dans notre société. Ces proportions, énormes, s'expliquent toutefois essentiellement par la sous-scolarisation des plus âgés et ne doivent pas occulter les pas de géant qui ont été franchis, particulièrement chez les francophones. Il y a 35 ans, 44 % des francophones du Canada (43 % de ceux du Québec) comptaient moins de neuf années de scolarité. En 2001, ils n'étaient plus que 15 % dans cette situation.

Même si on sait aujourd'hui qu'on ne peut expliquer l'attrait et la facilité pour la lecture par la seule scolarité, il est clair que celle-ci joue un rôle majeur. L'école assure non seulement l'apprentissage formel d'une langue, mais aussi la découverte d'une littérature, et elle est dépositaire, de façon très incarnée, de la connaissance, parce qu'on y trouve des professeurs, des ouvrages, une bibliothèque...

C'est ce lien qu'on ne fait pas au Québec, champion canadien des bibliothèques scolaires dégarnies. Or, peu de gens s'en indignent, reflet d'un peuple qui, au fond, considère toujours la lecture comme une curiosité: «Arrête de lire, tu vas t'abîmer les yeux!»

La comparaison avec les anglophones en fournit le meilleur exemple: qu'il s'agisse de la fréquentation des bibliothèques et des librairies, de la lecture de magazines, du nombre de livres à la maison, et ce, peu importe le revenu, les anglophones devancent largement les francophones, au Québec comme dans le reste du pays. Si la moitié des francophones ne lisent que rarement ou jamais, la moitié des anglophones, à l'inverse, ouvrent un livre au moins une fois par semaine.

Et, précise Statistique Canada, «même en ajustant pour la scolarité et l'âge, les anglophones sont plus susceptibles de lire des livres que ne le sont les francophones». Bref, les excuses ne tiennent pas, si ce n'est pour plaider l'atavisme culturel.

Hélas, trois fois hélas, ce trait collectif ne semble pas en voie de résorption, bien au contraire. Une enquête du ministère de la Culture et des Communications a fait voir l'an dernier que l'habitude de lire — qui avait pourtant grimpé en flèche à la suite de la première vague de la massification de l'enseignement des années 1960 — se perd chez les jeunes Québécois, et ce phénomène va s'accentuant dès qu'ils quittent l'école.

De même, les médias, électroniques en particulier, savent de moins en moins causer littérature, et peu d'écrivains québécois ont acquis le statut de stars — ce qui est révélateur tant notre petit monde culturel carbure à la vedettisation. Et personne ne s'étonnera au Québec que quelqu'un dise, sans en être gêné, «je n'ai jamais lu un livre au complet», comme répondait récemment un hockeyeur francophone de talent, interrogé sur ses goûts. Ce ne sont pourtant pas les ouvrages qui manquent sur le marché!

C'est donc le désir qu'il faut créer. Comment? Peut-être en souhaitant au Québec, pour 2007, que chaque professeur du primaire lise «un livre au complet» à sa classe, que chaque école secondaire ait la visite d'un conteur, que chaque animateur-vedette nous vante son livre coup de coeur, que chaque chef de parti nous révèle l'ouvrage qui le fait décrocher? Et que chaque heureux détenteur d'un livre sous le sapin sache faire partager son bonheur.

jboileau@ledevoir.ca