La santé mentale, un enjeu transpartisan

Effleurée lors du débat précédent, la question de la santé mentale a enfin eu son temps d’antenne au débat de jeudi dernier. Premier à répondre, le chef du Parti conservateur, Éric Duhaime, affirmait promptement qu’en raison de son importance, cet enjeu devrait transcender les positions partisanes.

Un peu plus tôt en journée, les mêmes mots avaient été employés par la candidate péquiste dans Taillon, Andrée-Anne Bouvette-Turcot, lors de son échange avec moi. Pour elle, la santé mentale, à l’image de la question des violences sexuelles ou de l’aide médicale à mourir, nécessitait en effet que les partis mettent de côté leur électoralisme. « C’est la raison pour laquelle je suis entrée en politique et, peu importe le résultat du 3 octobre prochain, je resterai entièrement engagée socialement sur cet enjeu ! »

Titulaire d’un postdoctorat en recherche clinique, la psychologue raconte la véritable « douche froide » vécue alors qu’elle débutait en tant que clinicienne à l’un des Centres de la jeunesse et de la famille Batshaw. « On entend les histoires des Centres jeunesse dans les médias, mais, quand nous y sommes, un constat s’impose : notre société, pourtant en moyens, n’est pas en mesure de soutenir adéquatement les enfants et les familles en grande souffrance psychologique. »

En faveur d’un retour aux CLSC, la candidate insiste aussi sur le fait que, sans le communautaire, l’amélioration de notre santé mentale collective est tout simplement impossible. « Il faut arrêter d’avoir une relation utilitaire avec le communautaire, auquel on fait appel pour calfeutrer les trous du système, sans considérer leur expertise. »

La candidate libérale dans Pointe-aux-Trembles, Byanca Jeune, était, quant à elle, bien surprise par ma première question concernant les raisons sous-jacentes à notre souffrance collective actuelle. Franche et sympathique, elle y est allée d’un « Hi, bo-boy ! Laissez-moi recadrer mon cerveau ! » suivi d’un grand éclat de rire. Elle a ensuite présenté un ensemble d’éléments, qui, de manière générale, rejoignaient les enjeux pointés par le candidat caquiste la semaine précédente, soit la pression de performance et l’éclatement de la famille en tant que lieu de contenance. Infirmière et gestionnaire dans le réseau, elle arrive aux mêmes constats que ses collègues : les conditions de travail dans le réseau doivent être rehaussées pour tous les soignants.

Lui rappelant que c’est sous son parti que le désagrégement de ces conditions s’est aggravé, je la questionne sur sa décision d’y adhérer néanmoins. C’est la vision inclusive du parti qui, dit-elle, l’a convaincue. « Les coupures, ça a été une chose, mais il faut aussi absolument investir en prévention, moduler les programmes en fonction des groupes d’appartenance, venir en aide aux nouveaux arrivants, notamment, tout en soulageant la pression économique sur la classe moyenne. » Par ailleurs, l’accès au programme universel à la psychothérapie, cheval de bataille de son parti, serait combiné à un financement sécurisé des organismes communautaires.

Mon échange avec le médecin et urgentologue Karim Elayoubi, candidat conservateur dans Argenteuil, m’a laissée plus perplexe. Mis à part le fait que, en cohérence avec la plateforme de son parti, le candidat aborde la santé mentale avec un langage marqué d’un présupposé essentiellement médico-biologique, ce sont les réflexions sur les cibles de prévention qui m’ont le plus surprise.

Spécialiste en douleurs chroniques, M. Elayoubi m’a d’abord longuement parlé, en toute connaissance de cause, d’un manque flagrant de services dans ce domaine. En tant que médecin de famille, il m’a aussi exposé la distinction à faire entre des psychopathologies n’impliquant « qu’un dérèglement de neurotransmetteurs » et d’autres, telles que les troubles de la personnalité, où, là, « la psychothérapie par la parole serait plus avisée. »

Questionné davantage sur les facteurs socioculturels potentiellement impliqués dans nos souffrances psychologiques contemporaines, le candidat a alors évoqué l’effritement du tissu social et familial dans la société occidentale, différente de son Liban natal, où « l’individualisme était moins répandu et où le soutien de la famille, des voisins et de la communauté était davantage présent ».

Le temps d’un clignement d’yeux, j’ai presque eu l’impression de parler à un solidaire.

Je suis rapidement revenue au réel quand M. Elayoubi a avancé que, pour prévenir la santé mentale, son parti prévoyait trois choses : trente minutes d’activité physique par jour chez les jeunes, 500 $ de remboursement pour les inscriptions en salle d’entraînement ainsi que la tenue du fameux sommet sur la santé mentale.

Comme il citait, à plusieurs reprises, les modèles appliqués en Europe du Nord pour justifier la « saine compétition entre les systèmes de santé public et privé », j’ai invoqué l’ensemble des mesures universelles appliquées dès la petite enfance dans certains de ces pays, notamment en ce qui concerne les congés parentaux généreux après la naissance. M. Elayoubi m’a répondu qu’au cours du sommet, ils auraient la chance d’entendre des « psychologues, des travailleurs sociaux, mais des économistes aussi afin de cibler les facteurs bio-psycho-sociaux impliqués dans la santé mentale ».

« C’est un enjeu tellement important qu’il faut qu’on entende les experts sur la question. »

Oui, en effet.

 

Ainsi, quand, jeudi dernier, le chef du Parti conservateur a invoqué la transpartisanerie en matière de santé mentale, j’avoue avoir pensé que, pour eux, elle était non seulement souhaitable, mais requise.

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