Comment la CAQ peut perdre

Ce n’est pas une prévision. Mais ce n’est pas une impossibilité. Une élection est toujours un coup de dés. Les cimetières politiques sont pleins de chefs de partis qui pensaient leur élection — ou leur réélection — assurée.

Au Québec, d’ici le 3 octobre, que faudrait-il pour que François Legault morde la poussière ? Son pire adversaire est celui le plus difficile à saisir : l’abstention. Le dernier sondage Léger le crédite de 42 % du vote, 25 points devant les libéraux. Cette avance contient, en creux, les germes de la glissade. Si vos électeurs sont absolument certains que vous allez gagner, que la partie est jouée, pourquoi se donneraient-ils tous la peine de se rendre aux urnes ? L’absence de suspense est l’ennemi de la mobilisation.

Le péril de l’abstention

La certitude de la réélection de la CAQ, intégrée dès le signal du départ, pousse aussi l’électorat à discuter non du nom du vainqueur, connu, mais de l’à-propos de lui donner, ou non, un mandat fort. Une grande partie des discussions de cuisine des Normands que nous sommes peut donc porter sur l’importance d’assurer une opposition forte, d’envoyer un signal de sagesse, de faire contrepoids.

Une campagne se terminant sur les raisons de ne pas donner « tout le pouvoir à Legault » attirerait davantage l’attention sur les insuffisances du parti au pouvoir, réelles et amplifiées par l’opposition et les médias. Aux électeurs caquistes trop confiants, donc abstentionnistes, s’additionneraient ainsi les électeurs caquistes pas suffisamment déçus pour changer de parti, mais assez refroidis pour rester chez eux et laisser passer le train de l’opposition.

Cette donnée fantôme de l’élection buissonnière est parfois déterminante. En 2014, une partie du vote péquiste a boudé le PQ. Au point que dans 19 circonscriptions, le député péquiste sortant a été battu par un adversaire qui avait, lui, récolté moins de votes que lors de l’élection précédente. C’est dire que, dans tous ces cas, les deux candidats avaient chuté, mais le péquiste davantage que son principal adversaire. C’était une course, mais à reculons.

Puisque les électeurs n’ont pas une cartographie fine de l’impact de leur abstention sur le résultat, il est impossible, surtout lors de luttes à trois, quatre ou cinq, de prévoir quelle sera la somme de ces absences au moment de mettre des couleurs sur la carte des circonscriptions.

Des adversaires sous-estimés

 

Le second facteur menaçant la CAQ est la sous-estimation de ses adversaires par l’opinion. À force d’entendre que les oppositions sont faibles, absentes, à l’article de la mort, les attentes sont tellement faibles envers eux que les Dominique Anglade, Paul St-Pierre Plamondon, Gabriel Nadeau-Dubois et Éric Duhaime ne peuvent que les dépasser, dans la campagne et, surtout, au moment des débats.

Ce sera la première fois que beaucoup d’électeurs verront ces quatre chefs en chair et en os, pour une période prolongée, à l’écran. Presque chaque fois qu’un nouveau visage est apparu lors d’un débat, il a gagné des points. C’était notamment vrai pour Mario Dumont, pour Françoise David et Manon Massé. C’est mathématique. Si la personne est compétente, articulée, combative — ce qui est le cas des quatre nouveaux chefs —, le débat lui permet de trouver dans l’électorat soudain attentif des partisans qui, jusque-là, n’avaient pas conscience de ses atouts et de ses arguments.

Les quatre chefs de l’opposition ne peuvent donc que progresser à la faveur de la campagne. Il suffit que chacun prenne cinq points — et que Legault en perde ainsi 20 — pour que les écarts se resserrent dangereusement.

La spirale

 

Puis, il y a la spirale descendante. Un moment dans la campagne où les choses vont suffisamment mal pour que le meneur perde pied. Il suffit d’une mauvaise déclaration, d’un candidat vedette qui gaffe, d’un léger repli dans un sondage pour que le cycle s’installe. Il faut alors au chef une planche de salut. Pendant la campagne de 2018, François Legault a connu une de ces périodes anxiogènes lorsqu’il n’arrivait plus à répondre à des questions simples sur l’immigration, pourtant son sujet alors favori. Heureusement pour lui, l’électorat trouvait au final plus important de voter CAQ pour se débarrasser des libéraux que de le punir, lui, pour son impréparation.

Ce garde-fou n’est pas disponible en 2022. François Legault et son parti ne représentent plus le changement. Ils ne sont pas un rempart contre les libéraux d’hier. La saison de la chasse aux candidatures, qui se termine, a d’ailleurs rayé peut-être significativement le téflon qui semblait recouvrir jusqu’ici la crédibilité de la marque de commerce CAQ. Au fil des recrutements, il est devenu évident que le dénominateur commun des vedettes caquistes est le goût du pouvoir, non la soif de changement. Si ce sentiment devait s’installer durablement, il savonnerait la planche.

La question de l’urne, en fin de course, pourrait devenir, avec un point d’interrogation : continuons ? Et le parti sortant serait forcé de faire campagne, non sur la qualité de son équipe et de son programme, mais sur l’inexistence présumée, chez ses adversaires, d’un gouvernement de remplacement. « Où est leur ministre des Finances ? » pourront tonner les ténors caquistes.

Ce à quoi l’électorat pourrait répondre : on verra !

jflisee@ledevoir.com ; blogue : jflisee.org

À voir en vidéo