Une lutte pour la deuxième place

La campagne électorale qui s’amorce au Québec est très particulière. Bien que cinq partis se fassent la lutte pour être représentés à l’Assemblée nationale, un seul semble en mesure de prétendre pouvoir gagner une pluralité des 125 sièges. La réélection du gouvernement sortant semble ainsi assurée. Une telle situation n’est pas survenue depuis 1989. Le Parti libéral du Québec, alors dirigé par Robert Bourassa, avait vogué vers la victoire face à un Parti québécois encore en pleine reconstruction après sa défaite de 1985. Or, en 1989, le PLQ avait gagné 92 sièges et 50 % du vote populaire, et ce, malgré l’émergence du Parti égalité, voué à la défense des droits de la minorité anglophone.

Si la Coalition avenir Québec de François Legault peut se permettre de rêver de gagner autant de sièges que le PLQ en 1989, grâce à un système électoral que M. Legault avait promis de réformer avant d’abandonner l’idée durant son premier mandat, tout indique que la proportion des électeurs qui s’apprêtent à voter pour ce parti reste bien en deçà du seuil des 50 %. De quoi tempérer le triomphalisme qui semble avoir déjà gagné les rangs caquistes. La CAQ domine la politique québécoise en partie grâce à une opposition fracturée comme jamais auparavant. L’élection du 3 octobre constituera donc un moment de vérité pour chacun des quatre partis qui espèrent s’imposer comme la véritable solution de rechange démocratique à la CAQ… en 2026.

« Peut-on imaginer qu’un parti, en 2022, va faire une campagne électorale où il va promettre de faire un référendum s’il est élu ? » avait demandé en juin dernier l’ancien premier ministre péquiste Lucien Bouchard, qui déplorait le « manque de réalisme » du PQ sous Paul St-Pierre Plamondon. Ce dernier préfère entretenir le fantasme selon lequel les Québécois seraient prêts à reprendre le flambeau souverainiste si seulement on leur en parlait davantage. Mais comme l’avait constaté l’ancien ministre péquiste Bernard Drainville en annonçant sa candidature pour la CAQ en juin dernier, les Québécois sont actuellement « ailleurs ». Le défi de M. Plamondon durant cette campagne sera d’empêcher la disparition de son parti. Loin du conte de fées, cette campagne risque de se transformer en histoire d’horreur pour « l’équipe Cendrillon ».

En reprenant dans sa plateforme plusieurs des thèmes privilégiés par l’Action démocratique du Québec, dont l’augmentation du rôle du secteur privé dans les soins de santé ou les bons en éducation, le chef du Parti conservateur du Québec, Éric Duhaime, essaie de renouer avec les électeurs adéquistes d’autrefois qui ne se reconnaissent plus dans la CAQ. Cette dernière formation, qui a fusionné avec l’ADQ en 2012, est devenue au fil du temps un parti plutôt conventionnel. L’esprit réformiste de l’ADQ n’a en effet pas survécu au mariage de raison. Si M. Duhaime a prouvé une chose durant les six derniers mois, c’est que le bassin d’électeurs québécois est plus important qu’on le pensait à droite. S’il mène une bonne campagne, et si les candidats du PCQ ne font pas trop de gaffes, M. Duhaime pourrait devenir la révélation politique de l’année.

Toujours en juin dernier, Lucien Bouchard se disait « malheureux » de voir ce qui est arrivé au Parti libéral du Québec ces dernières années. Ce « grand parti », qui avait « laissé un grand patrimoine aux Québécois », ne sait plus ce pour quoi il existe. C’est loin d’être exclusivement la faute de sa cheffe, Dominique Anglade. La crise identitaire du PLQ est le résultat du virage antinationaliste du parti sous Philippe Couillard, virage qui a ouvert la voie à la CAQ. Le PLQ, avait dit M. Bouchard, est « une coalition de francophones nationalistes, mais fédéralistes, avec les anglophones et les communautés [culturelles]. C’est une coalition. Et ça prend un orfèvre pour gérer une coalition. Ils l’avaient avec Robert Bourassa, [et] ils l’auraient eu avec Mario Dumont ».

Pour Mme Anglade, l’objectif de cette campagne est de sauver les meubles. Le PLQ doit minimalement garder ses fiefs anglophones à Montréal tout en préservant plusieurs circonscriptions à majorité francophone, dont celle de Mme Anglade, Saint-Henri–Sainte-Anne. Dimanche, M. Legault a réussi à sensiblement augmenter le bénéfice politique de Mme Anglade en l’appelant « cette madame ». Mais elle ne peut pas compter sur la ringardise du chef caquiste pour sortir son parti du no man’s land où il se trouve en ce début de campagne. Si le PLQ ne réussit pas à former l’opposition officielle après le 3 octobre, sa marginalisation aura été confirmée.

Pour que sa formation devienne l’opposition officielle à l’Assemblée nationale, Gabriel Nadeau-Dubois devra livrer la performance de sa vie durant cette campagne. Personne ne doute qu’il en est capable. Or si, à 32 ans, le co-porte-parole de Québec solidaire semble avoir l’étoffe d’un chef de l’opposition et la stature d’un futur premier ministre, son parti, lui, ne semble pas encore entré dans l’âge adulte. Lors du congrès de QS en novembre dernier, M. Nadeau-Dubois avait dit que sa formation devait « se préparer à gouverner ». Mais les militants de QS, dont ceux du Collectif Tendance marxiste internationale, ne semblent pas vouloir permettre à M. Nadeau-Dubois de faire de leur formation un parti dans lequel une majorité de Québécois pourraient se reconnaître. Tout comme la Nouvelle union populaire écologique et sociale (NUPES) de Jean-Luc Mélenchon en France, QS pourrait espérer fédérer la gauche québécoise lors de cette campagne. Mais rien n’indique que cela suffirait à en faire une véritable solution de remplacement à la CAQ cette fois-ci.



À voir en vidéo