La rentrée, rituel ou compulsion?

Ce n’est pas d’hier que la pente glisse, lentement mais sûrement, vers une augmentation importante d’une certaine rigidification des règlements, encadrements et autres standardisations du vivant se logeant aux « pourtours » de l’expérience scolaire à proprement dite. Horaires de plus en plus découpés à l’Exacto — nous avons cinq minutes maximum pour déposer nos enfants le matin, de plus en plus tôt d’ailleurs (ma fille dînera à 10 h 45 cette année… pardon ?), liste du matériel scolaire aux apparences quelque peu fétichistes, lignes imaginaires tracées au sol des cours d’école, au-delà desquelles nous pourrions être gravement sanctionnés si jamais nous osions aller déposer une boîte à lunch oubliée dans la voiture ou un dernier bisou.

Si nous avons délaissé de plus en plus une autorité exprimée au travers d’un décorum maintenant considéré comme vétuste, celui qui incluait politesse, uniformes, vouvoiement et respect d’une forme d’asymétrie entre l’adulte et l’enfant, ma tête de psy ne peut s’empêcher de lire, dans la dérive actuelle, un simple déplacement de cette autorité vers une forme de ritualisation rigidifiée qui embrasse désormais le périmètre au lieu de l’intérieur.

Comme si, ne pouvant plus trouver sa légitimité dans les rapports enseignants-enfants, l’autorité naturelle sortait désormais par tous les côtés, débordant maintenant dans mille communications écrites en lettres majuscules, en rouge et triplement soulignées — LA COLLATION PAS DANS LA BOÎTE À LUNCH — dans une multiplication d’interdits parfois dépouillés d’un sens commun, continuellement justifiés par « ce sera le chaos si… » ou encore la très gagnante en popularité : « c’est une question de sécurité ».

Ni complotiste ni anti-régulation sociale, sans non plus vouloir accuser qui que ce soit, je suis de plus en plus amusée, en fait, par ce que je qualifierais de doux zèle. Je vous entends peut-être, déjà, au loin, me présenter la justification du « bien de l’enfant ». Malheureusement, cette dernière a le dos bien large — comme celle de la fameuse « estime de soi » sur laquelle je reviendrai. Dans la clinique de l’enfance, elle a été éculée à mes oreilles jusqu’à ne devenir que ce mince voile translucide qui ne cache plus rien du besoin des adultes, plutôt. L’ensemble de ces protocoles me semble bien « adultocentriste » pour reprendre l’expression que j’emprunte au pédiatre Claude Cyr.

La justification défensive des règlements d’un système tente bien souvent de protéger les besoins de ceux qui le composent et non de ceux qu’il sert. Le fait d’avoir traversé deux systèmes de l’intérieur, celui de l’éducation et celui de la santé, me permet de repérer à des dizaines de kilomètres ceux pour qui le protocole procure l’apaisement somatique dont ils ont besoin pour tolérer l’angoisse suscitée par ce qu’une rencontre plus « directe », organique, fluide, spontanée avec l’Autre amènerait. Si je conçois tout à fait qu’il faille une certaine organisation des choses et des gens, je n’ai plus une tolérance bien élevée à ce qu’on me dise que c’est pour « mon bien ».

J’ai du mal à saisir, par exemple, ce qu’il y a de bon pour un enfant de devoir manger sa collation à 9 h 30 et son dîner à 10 h 45. Je pense sincèrement que ça organise autre chose que son rythme, un peu comme quand on sert les repas du soir à 16 h 45 dans les CHSLD.

Ce qui est dommage dans cette mouvance, dans cette « folie de la norme » (terme que je tire du congrès que l’Association psychanalytique de France a tenu en 2016), c’est qu’elle peut finir par dépouiller le rituel de sa signification, ne devenant graduellement qu’une course effrénée de gestes qui, s’ils revêtent le manteau du rituel, ne sont plus attachés aux signifiants nécessaires à ce que la transition se passe bien pour les humains qui prennent part à la chose.

Le professeur titulaire au Département d’études sur l’enseignement et l’apprentissage de l’Université Laval Denis Jeffrey, dans un article publié sous le titre « Ritualisation et régulation des émotions » dans la revue Sociétés, disait : « le petit de l’homme devient humain parce qu’il pratique des rituels. Son humanité est rituellement déterminée ». Comprenant à la fois des gestes, mais aussi une communauté et une référence à des symboles prégnants pour cette communauté, le rituel accompagne l’homo-bien-avant-sapiens depuis, le pense-t-on, qu’il a offert une première sépulture à un de ses défunts.

Dans une publication Facebook, l’autrice Audrée Wilhelmy soulignait combien, pour l’enfant qu’elle était, la rentrée s’accompagnait d’une foule de rituels heureux. Amoureuse des gestes lents, créatrice d’une esthétique singulière et fascinante plaçant le rituel au centre des choses, elle mettait ainsi des mots sur ce « manquant » dans ce qui semble être devenu pour bien des gens un goulot d’étranglement du temps et de l’espace, bien plus qu’une transition à habiter, à célébrer et à goûter. Comme si la rentrée nous « rentrait dedans » beaucoup plus que l’inverse, elle est malheureusement, pour beaucoup, devenue synonyme d’anxiété, appuyant bien lourdement sur la crainte narcissique universelle d’être LE parent qui n’a pas envoyé les DEUX paires d’espadrilles.

Nous sommes bien loin, il me semble, d’une répétition gracieuse de traditions, baignée d’une lumière emplie des particules de cette poussière de la fin d’été, dans laquelle un enfant se préparerait à réintégrer une microsociété de l’apprentissage, du déploiement de lui, d’une part si grande de sa vie d’enfant : l’école.

Appel aux récits

Après une pause estivale, si le coeur vous en dit, envoyez-moi vos journaux de vacances, vos régressions douces-amères. 
nplaat@ledevoir.com



À voir en vidéo