Le palmarès des slogans

Vous, chers lecteurs, faites partie de la pointe émergée de l’iceberg démocratique. Vous cumulez les mérites de vous intéresser à la politique au point de lire un quotidien qui s’y consacre abondamment, puis de pousser la curiosité jusqu’à accorder de l’intérêt aux plumes qui, dans des chroniques, prétendent pouvoir vous en expliquer quelques tenants et aboutissants.

Savez-vous que, sous la ligne de flottaison, on retrouve environ la moitié des citoyens, qui ont, à l’égard de la politique, à peu près l’intérêt que vous portez au championnat pakistanais de criquet ? Ils ne lisent pas les journaux, ou alors seulement pour les sports, les vedettes et les recettes, n’écoutent pas les émissions d’information. C’est leur droit.

Les candidats et députés les rencontrent tous les jours, dans le porte-à-porte et dans la sollicitation téléphonique. Souvent, ils ne savent pas que des élections s’en viennent, si c’est pour Québec ou Ottawa. Beaucoup ne s’intéressent à la chose qu’en toute fin de parcours. Les débats des chefs sont un moment clé, mais la moitié des électeurs ne le regardent pas. Enfin avisés, surtout par leur entourage, que le scrutin est imminent, 4 électeurs sur 10 prennent leur décision pendant les tout derniers jours de la campagne ; 1 sur 10 le fait le jour même du vote, au moment de remplir son bulletin.

Pour environ la moitié des gens, la principale information politique traversant leur champ de vision pendant la campagne apparaîtra sur des poteaux : les fameuses pancartes. Voilà pourquoi aucun effort écologique pour les faire disparaître ne fonctionne. Elles sont indispensables. D’où l’importance de choisir le bon slogan.

Comment juger de la qualité d’un slogan ? Son objectif premier est l’efficacité. Il doit permettre au parti de s’adresser non à tous les électeurs, mais à ceux susceptibles de voter pour lui. Pour être efficace, il doit être lisible, c’est-à-dire immédiatement compréhensible, par le passant, le passager d’autobus, le conducteur de voiture ou le cycliste. Il doit être clivant, c’est-à-dire qu’il doit affirmer quelque chose pour le parti qui l’utilise, et insinuer quelque chose contre les autres partis, surtout le principal adversaire, normalement le parti au pouvoir. Il dit : nous avons quelque chose que les autres n’ont pas.

L’originalité, la créativité ne sont donc pas des éléments essentiels. « On se donne Legault » était un slogan pataud, mais, à ce point de l’existence de la CAQ, parfaitement efficace. « Les vraies affaires », de Jean Charest, misait sur la fatigue de son électorat potentiel par rapport aux thèmes péquistes. Un slogan qui remplit ces conditions de base et qui, de plus, fait sourire par son originalité atteint un niveau supérieur d’efficacité. Un des meilleurs slogans de notre histoire récente était celui du Bloc québécois en 2004, en plein scandale de corruption libérale, sur les commandites : « Un parti propre au Québec ».

Mon palmarès 2022

 

Médaille d’or « Libres chez nous ! » La liberté individuelle, notamment face aux exigences sanitaires, est le leitmotiv du parti d’Éric Duhaime. Son défi était de réemballer pour la campagne un thème usé (voire moqué : « Libartééé ») et de lui donner élan et noblesse. Associer le combat conservateur actuel au slogan historique de Jean Lesage est un coup de maître. Cette formule encapsule exactement l’idée centrale du programme conservateur : la liberté individuelle doit primer. Le choix est à la fois efficace et complètement retors. « Maîtres chez nous » était le slogan de la nationalisation de l’électricité. Or, le Parti conservateur du Québec est le parti de la privatisation. D’autant que le dernier chef historique conservateur, Maurice Duplessis, avait fait campagne en 1936 pour cette nationalisation, puis avait trahi sa promesse une fois élu.

Médaille d’argent « Le Québec qui s’assume. Pour vrai. » Le Parti québécois vise précisément les électeurs qui estiment que la Coalition avenir Québec n’est pas nationaliste « pour vrai ». Combien sont-ils ? On compte au Québec environ 17 % d’indépendantistes purs et durs, dont certains ont voté pour la CAQ en 2018. Ils sont invités à revenir à la maison. Au-delà, 44 % estiment que la « loi 96 » ne renversera pas, pour vrai, le déclin du français. C’est un terrain que le PQ est le seul à occuper.

Médaille de bronze « Continuons. » C’est l’argument le plus fort de la CAQ. Malgré les erreurs, les ennuis, les problèmes, laissons François Legault continuer son travail. Le slogan est paresseux, sans originalité, sans appel à l’effort. Soporifique. C’est le but : restons sages, ne brassons pas la cage, continuons.

Pas de médaille « Votez vrai. Vrais enjeux. Vraies solutions. » Si votre slogan peut être adopté par tous les partis, c’est qu’il est nul. C’est exactement le cas du slogan libéral. Si le premier ministre et les autres chefs avaient la réputation d’être des menteurs, et Dominique Anglade une diseuse de vérité, le slogan aurait de la valeur. Mais puisque ce n’est pas le cas, on ne comprend pas à qui ou à quoi il s’adresse. Du gaspillage pur.

Ratage de l’année « Changer d’ère. » Québec solidaire offre un cas d’espèce de slogan, et de pub, contre-productif. L’objectif de QS est de conforter ses électeurs et d’en convaincre d’autres, notamment des jeunes libéraux et de nouveaux majeurs, à se joindre à eux, en jouant la carte du changement et de la crédibilité. Mais le mot « ère » renvoie dans l’imaginaire populaire à l’ère de glace, à l’ère du Verseau ou, pire, à l’ère soviétique. L’image de Gabriel Nadeau-Dubois et Manon Massé dos à dos, regardant au loin sur fond de soleil levant, rappelle le style graphique stalinien, que QS devrait fuir à toutes jambes. La valeur ajoutée de Manon, par exemple, est la proximité avec les gens. Sur cette photo, elle ne regarde personne, et est, comme GND, détachée du réel, dans son propre univers, dans sa propre ère. Difficile de faire pire.

jflisee@ledevoir.com ; blogue : jflisee.org

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