Un air de famille

L’été, avec ses chalets loués en troupe, ses parties de pêche au camp familial, ses mariages et ses épluchettes de blé d’Inde annuelles, est certainement un de ces moments qui nous fait dire, à la blague entre nous, les psys : « Bonne régression ! » à la place de « Bonnes vacances ! »

De fait, comme pour le temps des fêtes, nous savons que ces moments passés dans le giron de ceux qui ont coulé les bases de toutes nos dynamiques affectives deviennent parfois une occasion de revisiter des états tout autant bénis que honnis avec une fulgurance qui nous prend encore par surprise.

 

Il y a de ces réactions qu’on semble ne réserver qu’à nos parents ou à notre fratrie, comme si eux seuls connaissaient encore les clés pour ouvrir les caves de nos irritations premières, de nos rires les plus francs, de nos plus ou moins beaux pourtours.

Il s’agit parfois de peu, venant d’eux, pour que l’on bascule dans des états de soi qu’on ne se connaissait plus.

Dans ces vacances que l’on souhaite pourtant placées sous le signe des joyeuses retrouvailles, il arrive que, sans l’avoir vu venir, on se retrouve en plein huis clos digne de tous ces films français qu’on aime tant regarder pour s’y reconnaître. Au cœur de ce beau mois d’août, nos autoroutes sont pleines de ces caravanes, voitures et autres cortèges plus ou moins heureux, emplis d’enfants devenus vieux, qui tentent de rester enracinés dans les territoires qu’ils ont arrachés à leurs blessures d’enfance.

Je les croise, en m’imaginant de ces scènes, dignes de ce vidéoclip archiconnu de R.E.M. ; ici, cet homme adulte sur le siège avant, qui, devant une simple inflexion dans la voix de la vieille dame assise à l’arrière, sent monter en lui des réminiscences coupables de sa tendre enfance, redevenant ce petit garçon honteux de n’avoir jamais su combler le gouffre pressenti dans le cœur de sa mère ; là, une remarque de trop entre sœurs rivales, assises comme avant sur le siège arrière de la voiture familiale ; plus loin, ce regard désapprobateur, lancé par un homme aux tempes grisonnantes dans le rétroviseur vers une femme adulte qui gère, dans sa vie, carrière, enfants, mari et amants comme si rien ne pouvait la plier, mais qui, subitement, retrouve le mal de ventre de cette petite fille toujours insuffisante à remplir les attentes.

Si la psychothérapie a plusieurs objectifs, dont le premier vise certainement un soulagement de la souffrance, elle est aussi une occasion de devenir un peu moins tributaire de la seule identité découlant d’être nés et d’avoir été élevés par nos parents. Elle sert à élargir l’amplitude des possibles dynamiques relationnelles. Elle permet de soutenir l’émergence d’une personne qui, bien qu’elle porte en elle l’enfant qu’elle a été, arrive aussi à se déployer au-delà de ce que le parentage reçu a permis.

Le psychanalyste Carl Gustav Jung — oui encore lui — disait que ce qui affecte le plus les enfants, ce sont les vies que leurs parents n’ont pas vécues. Sans nier, bien sûr, les effets délétères de violences autrement plus directes sur les enfants, j’ai toujours aimé traquer, dans la clinique, tous ces désirs inavoués, ces secrets qui n’ont jamais vraiment eu de représentations langagières, mais qui s’exprimaient néanmoins, dans des regards, des tons de voix, tous ces gestes captés par les larges antennes affectives des enfants. Même à demi éprouvées, toutes ces histoires non alphabétisées déposent sur les descendants des empreintes qui agissent longtemps sur eux.

Et, malgré toutes les thérapies et les bonnes intentions, l’été surgit avec ses heureuses réunions familiales, et il ne suffit parfois que d’un soupir pour que craque le vernis des choses qu’on n’arrivera jamais à se dire vraiment, que valsent toutes nos bonnes intentions et que, plus ou moins dignement, on régresse dans un mélange doux-amer qui goûte à la fois le feu de camp, la rage, la pleine joie ou encore la tristesse mêlée d’un genre de culpabilité aux effluves des fleurs sauvages de nos enfances.

Quand l’été se termine et que nous retournons à nos vies de parents, d’amis, de personnes en supposée pleine maturité, nous ramenons parfois sur nos épaules un reste d’enfance émiettée, peut-être une fois de plus blessée, dans les lieux des stigmates originels. Il faudrait alors, comme quand nous étions enfants, tenir un journal de vacances, pour y préserver cet espace où on se voit, où on a conscience de soi, où on se tient juste à la bonne distance de ce qui nous emporte.

Mais, il y a aussi, dans l’été — on le sait encore plus quand la mort a surgi durant l’année, que des « moments-pas-si-parfaits » deviennent chéris entre tous, parce qu’ils sont devenus tout simplement impossibles — de ces moments délicieux où le temps se suspend et où tout l’amour du monde se trouve concentré autour d’une table. Quand ils surgissaient, ma grand-mère disait : « Ça, c’est un sacré bon moment », abandonnée dans sa chaise de toile fleurie sous le chêne.

Elle me manque pour un deuxième été.

 

Dans ces moments, les psys disparaissent. Nous redevenons les enfants de nos parents, les frères et les sœurs de nos frères et sœurs et les parents d’une adorable progéniture qui nous ressemble tant.

Ces instants, bien qu’ils ne durent qu’un laps de temps relativement court, valent toutes les tensions, toutes les engueulades, toutes les régressions.

On retournera raconter ça au psy, en revenant.

Appel aux récits

Après une pause estivale, si le coeur vous en dit, envoyez-moi de vos journaux de vacances, de vos régressions douces-amères. nplaat@ledevoir.com



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