Le chapelet des inespérés

En 2020, lorsqu’en synchronie avec le reste du monde, ma vie a retenu son souffle suffisamment longtemps pour que je me mette à douter de la suite, j’ai sorti mon chapelet.

Mon chapelet ne contenait ni de Je vous salue Marie ni de Notre Père. Il était plutôt constitué d’une grande enfilade de perles, distancées chacune de ce que nous pourrions imaginer en un « temps de filage », celui requis pour accuser les chocs.

Une perle, une perte.

 

Le rituel intérieur s’était installé durant ces longues semaines où, alitée, j’apprenais à reconnaître les formes que dessinaient les ombres du grand pin sur le mur de ma chambre, selon que le soleil était celui du matin, du midi ou du soir.

La fenêtre devenait le lieu d’entrée de tout ce qui m’échappait désormais : la vie, son dehors, sa bruyance, sa palpitation répétée.

Moi, j’étais plutôt allongée dans ma survie, à espérer que les cellules sauraient faire le tri entre le poison et l’antidote, au beau milieu d’une grande guerre dans laquelle je n’étais ni générale ni soldate, mais seulement « territoire ». Les métaphores de la guerre, on le sait, ne servent souvent qu’à ceux qui tiennent à nous voir en « courageux qui gagneront leur combat contre le cancer ».

De l’intérieur, bien des cancéreux diraient qu’ils se sentent bien plus pareils à des villes, à des monts et à des plaines, sur lesquels se déroule une terrible charge entre des escadrons qui, des deux côtés, leur massacrent le paysage.

Ne pas en être morte n’a jamais fait de moi une personne courageuse.

Chanceuse, oui, cette fois, oui.

 

En porte-à-faux avec tous ceux qui me sommaient alors de « rester positive », et à qui je ne répondais seulement plus — on apprend à préserver notre énergie dans ces moments —, j’allouais tout le temps nécessaire à chacun de mes effondrements identitaires. La maladie me dépouillait de bien des drapages qui, dans la quotidienneté, assuraient le peu d’illusions nécessaires qu’il faut parfois maintenir pour reprendre le cirque des agitations existentielles.

J’avais 40 ans. Et je vivais, en concentré, ce que plusieurs mettent des années — et quelques décisions impulsives regroupées sous le terme « crise de la quarantaine » — à intégrer : je me rapprochais du réel de ma mort.

J’égrenais alors mon chapelet.

Ici, une petite/grosse/énorme perle : la certitude de voir mes enfants grandir. Fini.

Je devrai maintenant honorer chaque instant, me réjouir de l’adolescence qui poindrait, espérer seulement être témoin de leur trajectoire, peu importe. « Si seulement je peux être cette mère qui attend son fils à 4 h du matin en colère, si seulement. »

Oui, le chapelet prenait parfois la forme de prières, sans que je le décide vraiment. Sans savoir qui, quoi je priais.

 

Comme le chante Regina Spektor : No one laughs at God when the doctor calls / After some routine tests / No one’s laughing at God / When it’s gotten real late / Their kid’s not back from that party yet.

Ici, cette autre perle de perte, celle de toutes ces petites trahisons à mon intégrité, de tous ces accommodements déraisonnables au profit des ménagements des ego, le mien, celui des autres. Fini.

Ce ne serait simplement plus possible. Je le comprenais.

 

Comme quoi, perdre devient parfois un grand processus de libération, aussi.

Là, une journée entière, à buter sur cette perle dans mon chapelet qui se décrit difficilement, mais qui, je le pense, ressemble à ce qui, dans un contexte sans maladie, s’appellerait « le vieillissement » seulement, ce processus qui consiste à reconnaître que la jeunesse n’est plus notre maison, que nous faisons graduellement partie de ceux qui ne tracent plus le monde à partir de leurs desseins. Je vous entends me dire que je n’ai que 42 ans. Mais, sous chimio, ceux qui savent savent, nous avons 150 ans. Pour toujours après, dans une petite pièce de notre musée intérieur, nous sommes devenus et resterons des ancêtres.

J’ai ritualisé en pensées et en gestes divers les pans de moi que je devais laisser aller et, quoi qu’en pensent ceux qui clament que la guérison ne se passe que du côté lumineux des choses, j’ai broyé tout mon noir, en le moulinant patiemment. Ma mélancolie n’avait jamais été aussi utile.

Puis, j’ai survécu. J’ai connu les joies des scans tout blancs.

J’ai remercié Dieu encore, par réflexe.

Puis, en cet été, je découvre un nouveau chapelet, celui fait des perles de tous les inespérés, de toutes ces choses que je ne croyais plus vivre, qui font irruption dans ma vie, comme des cadeaux, des bonus, des « cerises sur le sundae », rendant mon quotidien événementiel.

Je vous livre l’une d’elles, en écho à ce que vous goûtez peut-être dans vos étés, ma perle de jeudi soir.

Il y avait une foule, un ciel d’après l’ondée, mon amoureux, une IPA et The National sur une scène extérieure tout près de la rivière.

La foule, pareille à moi, avait vieilli, en même temps que le chanteur qui, s’il ose encore s’avancer dans la foule pour chanter Terrible love, ne lance plus de bouteilles de vin sur scène.

Turn the light out, say goodnight / No thinking for a little while / Let’s not try to figure out everything at once / It’s hard to keep track of you falling through the sky / We’re half awake in a fake empire.

Et c’est à cet instant que j’ai remercié la maladie.

Non Matt, je ne suis presque plus « à demi éveillée dans un empire du faux », plus maintenant. Je suis entièrement vivante, exagérément heureuse de ce fait. J’ai fait rouler entre mes doigts cette perle de plus sur le chapelet des inespérés.

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