L’achigan dans l’âme

Écris sur ce que tu connais… » Pourquoi ce poncif éculé de la création littéraire me fait-il penser au vieux Hemingway ? Vérification faite, dans Paris est une fête, il parle de sa décision d’écrire une histoire à propos de chaque chose qu’il connaît, précisant quelque part ce qu’il entend par ce mot : « [ce que] je connaissais vraiment […] et qui m’importait le plus. » Il connaissait la pêche à l’espadon et il a écrit sur la pêche à l’espadon. Et moi, au moment d’écrire sur la pêche à l’achigan, j’en suis à me demander si j’y connais réellement quelque chose, si j’y connais encore quelque chose… Par contre, l’achigan à petite bouche est bien, aucun doute possible, le poisson d’eau douce qui m’importe le plus.

Peut-être parce qu’il a le don de me rappeler les vraies vacances, celles de l’adolescence d’avant les jobs d’été, toutes ces semaines passées au chalet familial à inventer la journée du lendemain, à rêver des grosses « palettes » qui nous attendaient, embusquées jusque sous le quai du chalet, où les petites bouches venaient frayer chaque printemps. Dans nos imaginations enfiévrées, Micropterus dolomieu, ce poisson qui, une fois ferré, affolait nos moulinets en exécutant de spectaculaires bonds hors de l’eau et donnait l’impression de danser au bout de nos lignes alors qu’il tentait de recracher l’hameçon, était, toutes proportions gardées, ce qui se rapprochait le plus des espadons de papa Hemingway.

On ne se compliquait pas trop la vie, à l’époque. Un Rapala flottant balancé près des rochers à moitié immergés et environnés de lits de cailloux, voire, avec l’impudence de nos quinze ans, à quelques centimètres des quais des chalets voisins, assurait la plupart des captures. Le Jitterbug, un leurre de surface imitant une flacotante grenouille, et les cuillers Mepps du genre de la Black Fury donnaient aussi des résultats. J’ai vu un de mes frères sortir un achigan de trois livres qu’il avait piqué avec une mouche de la grosseur de l’ongle de son petit orteil.

Plus tard, quand je repassais par ce petit lac et trouvais le temps de sauter dans un canot pour aller balancer le même bon vieux Rapala doré au-dessus d’un fond rocailleux, il m’arrivait de faire une belle prise. Mais ce leurre magique de mon adolescence laissait apparemment les poissons de tous les autres lacs du Québec indifférents. Tant pis, car je pêchais de plus en plus rarement, et moins je pêchais, plus je me découvrais incompétent. Pêcher l’achigan, ce n’est pas comme faire l’amour ou piloter un F-18. Le problème n’est pas tant de perdre la technique, c’est plutôt le fait que la multiplication des techniques entraîne une forme d’illitéracie halieutique, et je pèse mes mots.

Tenter de renouer le fil qui me relie à l’achigan par-delà les décennies impliquait donc une sérieuse remise à niveau. J’avais beau savoir que l’industrie nord-américaine des leurres artificiels repose en bonne partie sur les deux espèces d’achigans qui peuplent les eaux de ce continent, la débauche de bébelles hérissées d’hameçons et l’orgie de plastique et d’autres matières composites où l’on tombe comme au fond d’un traquenard en arpentant le rayon des accessoires de pêche de n’importe quelle boutique le moindrement spécialisée n’en donne pas moins le vertige.

Au prochain coup de ligne, utiliserons-nous un « jerk bait », un « crank bait » ou un « spinner bait » ? Ver de plastique ou méné synthétique à odeur attractive ? Une écrevisse de la série Powerbait, peut-être ? Et la manière d’empaler ces friandises ? Montage Texas ou Caroline ? Sur tête plombée ou en « drop shot » ? Ça dépend des jours, des conditions, et aussi des poissons, en commençant par l’acheteur lui-même.

La pêche à l’achigan ressemble à notre société de consommation. Devant autant de choix, une offre aussi fabuleuse, comment la demande ne suivrait-elle pas ? L’évolution du désir chez des poissons sursollicités n’explique-t-elle pas l’obsolescence de mon Rapala ?

Ma fille de huit ans ne s’y trompe pas quand elle traite les « ménés calants diffuseurs d’odeurs » et autres imitations de poissons blessés de mon coffre à pêche comme les joujoux qu’ils sont. Je l’ai emmenée sur un barrage de la Magog et j’ai enfilé un ver sur son hameçon lesté d’un plomb pour tâter le terrain. J’avais vu des dames prendre des barets qu’elles appelaient « perches blanches » à cet endroit. Une espèce invasive venue du sud par l’Hudson et le lac Memphrémagog.

Ma fille, elle, sort aussitôt un crapet, puis un petit achigan qui se décroche tout seul et retombe. Nous en voyons ensuite un autre, beaucoup plus gros, venir rôder paresseusement autour de son ver sous trente centimètres d’eau, ouvrir la gueule en rond pour l’avaler, puis changer brusquement d’idée et s’éloigner…

À peine ai-je enfilé sur son hameçon un de ces similis ménés parfumés qu’elle affectionne que je voie s’arquer le bout de sa canne. J’ai oublié de lui dire de bien ferrer, les achigans ayant la gueule dure, et elle en échappe un beau. Alors me revient ce vers de Miron : « et j’ai du chiendent d’achigan plein l’âme. » Le chiendent, a expliqué le poète dans L’avenir dégagé, « c’est difficile à arracher. L’achigan est à l’eau ce que le chiendent est à la terre. Ça ne sort pas. »

De retour à la maison, j’ouvre La marche à l’amour : « tu es belle de tout l’avenir épargné / d’une frêle beauté soleilleuse contre l’ombre », disent les vers suivants. Et l’achigan nage toujours, mais l’été est encore jeune.

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