Les vies qu’on efface

Nous y voilà encore, à l’avant-veille de la journée des déménagements, prêts à assister encore au spectacle démoralisant de l’échec des (non-)politiques sur le logement. Prêts à constater les conséquences toujours plus graves de décennies de laisser-faire ; de l’abandon des solutions de remplacement au marché privé pour répondre aux besoins de la population. Prêts à dénombrer les familles sans logis au soir du 1er juillet, en se félicitant hypocritement d’avoir prévu 78 millions de dollars pour reloger tout le monde vite fait.

On distribuera les allocations d’urgence sans parler de l’écart terrifiant qui se crée entre les loyers et les salaires. Sans parler non plus des mal-logés ou des locataires qui ramaient déjà d’un appartement à l’autre et qui déposeront leurs meubles dans un nouveau logement la peur au ventre, soulagés d’avoir atterri quelque part, mais en se demandant comment diable ils vont payer le loyer, ce qu’il faudra retrancher de l’épicerie, ce qu’on ne pourra pas acheter aux enfants.

C’est une histoire qui s’écrit partout au Québec, celle de l’angoisse ordinaire des citoyens qui n’ont pas pu profiter de l’orgie immobilière des dernières années et qui, désormais, ne pourront peut-être jamais accéder à la propriété. Peut-être y avaient-ils rêvé un jour, mais plus maintenant. Maintenant, il reste des loyers chers et l’injonction de planifier sa vie sur un horizon plus court, à la faveur des évictions et de la pression toujours croissante exercée sur le marché locatif.

Je pourrais débiter les chiffres, ils sont bien pires que l’an dernier. Le RCLALQ publiait encore il y a quelques jours son Enquête sur le marché incontrôlé des loyers. En compilant le prix des logements affichés sur Kijiji, l’organisme a calculé que le loyer moyen au Québec avait augmenté encore de 9 % cette année. Dans certaines municipalités, on parle d’augmentations de 26,5 % (Sherbrooke), de 29,9 % (Trois-Rivières), voire de 54,5 % (Granby). Une folie absolue.

Je pourrais évoquer d’autres chiffres, ceux sur les taux d’inoccupation alarmants pour les grands logements ; je pourrais parler de l’augmentation moyenne de 427 $ par mois encaissée par les locataires qui signent un nouveau bail cette année. Mais je voudrais que l’on parle davantage des vies effacées par cette frénésie ; que l’on s’attarde à la redéfinition des quartiers, des villes et à la destruction des milieux de vie. Parce qu’au-delà des indicateurs économiques, au-delà de la dimension quantifiable de la crise du logement, il y a cette expérience impondérable de l’aseptisation des collectivités que l’on déracine pour reconstruire, au goût des gens un peu plus riches. Ça sonne bête, c’est vrai, mais c’est effectivement aussi bête que ça. Aussi bête et aussi violent.

J’aimerais vous parler de l’appartement que je m’apprête à quitter. C’est un appartement montréalais comme tant d’autres, haut perché, conçu comme un grand couloir dont la porte avant donne sur la rue et la porte arrière, sur la ruelle. Dès que le temps le permet, nous avons pris l’habitude de vivre les portes ouvertes, comme pour donner corps à l’idée que le lieu qu’on habite est avant tout un passage entre un espace public et un autre — au hasard de retrouver de temps à autre le chat du voisin étendu sur le canapé. On entre chez nous en s’annonçant bien fort d’un « Bonjour ! ».

C’est un appartement tout en failles et en crevasses. On pourrait dire : négligé. Je préfère y voir les traces de toutes les vies qui s’y sont succédé. Les miennes, d’abord : une colocation faite de joies aussi profondes que les peines, de mésaventures et de soirées improbables. Une vie solitaire paisible, une vie amoureuse, une vie pandémique. Et maintenant une vie qu’il faut apprendre à quitter.

J’ai de la chance, il ne s’agit pas d’une éviction. Seulement le sentiment de vivre sur un siège éjectable : vente récente de l’immeuble, rénovation du rez-de-chaussée, reloué pour près de trois fois le montant de mon loyer (oui, près de trois fois). Alors, la chorégraphie s’est enclenchée : cession de bail, relocalisation, plus loin, avec un loyer plus cher, mais plus sûr.

Je n’ai pas à me plaindre, je suis dans une situation privilégiée. Or, justement, c’est l’illustration même du problème : les locataires jeunes, sans enfant, avec un revenu correct, trouvent encore de quoi se reloger. En refilant le problème à d’autres. C’est un effet domino, qui efface et redessine sans cesse le tissu communautaire. J’ai beau me trouver dans une situation relativement enviable, j’ai vu cet effacement à l’oeuvre. J’ai vu la voûte végétale qui surplombait la ruelle faire place à de l’asphalte bien lisse. J’ai vu les clôtures opaques se dresser entre l’espace collectif de la ruelle et les terrasses privées. Là où nous nous rassemblions avec les amis pour faire griller des légumes sur un petit barbecue et boire de la mauvaise bière jusqu’à ce qu’elle devienne aussi chaude que les soirées de juillet s’alignent aujourd’hui les VUS luxueux. Tout cela dans un secteur que l’on dit idéal pour les familles. Pas toutes, on le comprend.

C’est une histoire banale, une histoire qui s’écrit partout, sans grand bruit. L’argent impose symboliquement sa présence en dépouillant les quartiers, les villes, de leur relief ; en coupant court à la possibilité de partager l’espace et de créer des liens qui durent dans le temps. Il faudra apprendre à parler de cette désertification, avant d’abandonner définitivement au marché les lieux qu’on habite.

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