Inflation, guerre et politique

Depuis le début juin, des manifestations à caractère économique, liées au retour spectaculaire de l’inflation et au déclassement des classes moyennes, se sont déroulées presque simultanément dans une flopée de pays aussi différents que le Pakistan, le Zimbabwe, la Belgique, la Grande-Bretagne ou l’Équateur.

Si l’on remonte d’un mois, en mai, on en trouve aussi de rageuses et même destructrices au Sri Lanka, où un gouvernement « familial » (Rajapaksa) est tombé. Le Sri Lanka où, comme au Liban durant les deux années précédentes, un pays de « classe intermédiaire », longtemps considéré comme prometteur, solide et fiable, chute brutalement dans la misère. Avec — dans les deux cas — des clans corrompus, des familles, des cliques communautaires ou confessionnelles qui s’accrochent au pouvoir.

Les cheminots britanniques « brexités », les employés des grandes lignes aériennes d’Europe — attention, voyageurs ! —, les infirmières zimbabwéennes, les fédérations syndicales belges ont tous organisé, ces derniers jours, des mouvements sociaux, des débrayages, des manifestations de rue d’une ampleur qu’on avait oubliée depuis des décennies.

Le monde est en ébullition, et le sentiment d’une grande crise de la mondialisation est omniprésent. Mieux que jamais depuis fort longtemps, on voit le lien entre une guerre, l’interdépendance économique, les débats politiques nationaux et la stabilité ou l’instabilité des sociétés.

Le battement d’ailes du papillon qui soudain change tout et partout, c’est plutôt le bruit assourdissant de l’artillerie russe au Donbass, et les navires qui empêchent la circulation de la nourriture essentielle.

D’une certaine manière, c’est le retour des années 1970. Mais, à l’époque, les forces de la gauche se préoccupaient davantage de chômage. Le souci, voire l’obsession, de l’inflation était plutôt l’apanage des libéraux et de la droite économique.

Aujourd’hui, on voit plutôt une inflation venant frapper de plein fouet les classes populaires et les petites classes moyennes. Ce souci dramatisé de l’inflation revient au tout premier rang, sur un registre éminemment « social », nullement réservé à des élites économiques soucieuses de « grands équilibres » et de rigueur fiscale.

Face à la montée en flèche des prix de l’énergie et de la nourriture, et en particulier des grains et des huiles, les gouvernements réagissent en ordre dispersé. Avec des stratégies nationales diverses, contradictoires et jusqu’à maintenant peu concluantes.

L’Allemagne est restée de tout temps, même à l’époque de la paix et de la grande prospérité des années 1960, 1970 et 1980, un pays obsédé par le retour hypothétique et effarant de l’inflation, toujours associée aux années noires du XXe siècle. Et ce, même quand elle n’était pas vraiment là — comme ce fut le cas pendant… quarante bonnes années. « Attention, elle revient ! Attention, elle est là ! » disaient les néolibéraux à poigne. Ce n’était pas vrai. Mais maintenant, ce l’est.

En Pologne, devant ce nouveau mal universel, on efface pour un moment les taxes sur la nourriture. Aux États-Unis, Joe Biden propose une suspension de la taxe sur l’essence. Le gouvernement fédéral de Berlin envoie des chèques aux contribuables, suspend les taxes énergétiques (sur le gaz… russe), soutient des banques alimentaires soudain assiégées.

On essaie ainsi de faire « disparaître » l’inflation à l’arrivée, en surcompensant… mais sans s’attaquer à sa cause, en amont, et en asséchant au passage les caisses de l’État.

De leur côté, des écologistes intransigeants et cohérents se réjouissent de la hausse « salutaire et inévitable » des énergies fossiles, censée être le signe et l’accélératrice de leur déclin… et l’annonce de leur remplacement nécessaire, le plus vite possible.

Mais allez expliquer aux petites classes moyennes que le litre d’ordinaire à cinq, six ou sept dollars est ultimement une bonne chose et un « passage obligé » !

Ici comme ailleurs (par exemple en France), ce message ne passe pas, chez les Gilets jaunes et autres « Insoumis » du XXIe siècle. Le « court-termisme », que l’on associe généralement à une maladie du corps politique et des ses vils représentants en quête de réélection, c’est aussi une caractéristique centrale de nombreuses revendications et mouvements sociaux — hormis peut-être l’écologie.

Les causes de ce malaise économique mondial, qui se cristallise aujourd’hui dans les prix de l’énergie et de la nourriture, varient énormément d’un pays à l’autre, mais certaines sont communes.

La guerre en Ukraine et le blocus naval russe contre Odessa font monter en flèche les prix et baisser les volumes des céréales exportées partout dans le monde. Avec des conséquences dramatiques et massives en Afrique, au Moyen-Orient, où le nombre d’affamés remonte en flèche (après des décennies de progrès ininterrompus)… mais aussi pour les classes populaires du monde entier, jusque dans nos supermarchés.

Causes mondiales, externes, globales ? Une seule crise, partout la même ? Certes, l’agression russe en Ukraine est un rappel du caractère interdépendant et fragile de nos économies, de leur lien avec la politique, la diplomatie et la guerre. Mais les exemples du Liban et le Sri Lanka mettent aussi en cause, de façon caractéristique des crises, des traditions, des travers nationaux. Ces deux pays auraient explosé même sans crise mondiale.

Alors, un peu de « démondialisation » ? Attention : elle aussi pourrait faire très mal…

Bon été malgré tout.


François Brousseau est chroniqueur d’affaires internationales à Ici Radio-Canada. Cette chronique fait relâche pour l’été et sera de retour le 15 août. francobrousso@hotmail.com

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