Quatre ans de Legault, côté lumière

Ne cherchez pas, vous ne trouverez pas dans l’histoire moderne du Québec un gouvernement qui a maintenu pendant ses quatre années de pouvoir un niveau de popularité aussi élevé que celui de François Legault. J’essaie de cerner dans ce texte les raisons de cet ensoleillement. Samedi, j’aborderai le volet obscur du bilan caquiste.

La popularité du gouvernement Legault chez les francophones (66 %) ne s’explique pas par sa capacité à réduire le chômage ou à afficher des finances publiques saines. Le gouvernement de Philippe Couillard, massivement impopulaire, en avait fait autant. Les citoyens n’applaudissent pas l’amélioration du système de santé. Il se détériore. Ni du réseau de l’éducation, toujours dans la tourmente. Aucun satisfecit n’est explicable par un meilleur traitement des aînés, un accès facilité aux services de garde, le rehaussement de la qualité de la voirie ou une embellie dans les relations avec Ottawa.

Une fois ces variables, nombreuses et essentielles, retirées de l’équation, que reste-t-il qui fasse tant contraste avec les années Couillard ? Notons d’abord que la popularité du gouvernement Legault était observable avant la pandémie. Le choix de la CAQ de s’asseoir politiquement au centre du spectre politique québécois, nationaliste sans être souverainiste, canadien sans être trudeauiste, s’engageant à ne jamais demander aux citoyens de choisir entre leur identité québécoise et leur covoiturage canadien, plaît de toute évidence à l’électorat.

En un sens très fort, la CAQ est populaire parce qu’elle immerge les Québécois dans leur zone de confort. Ils ne sont pas sommés de se rééduquer à la sauce multiculturaliste — ce qui était le sous-entendu de la posture de Philippe Couillard, donneur de leçons. Ils ne sont pas appelés à sortir de leur torpeur et à se dépasser — ce que leur a toujours demandé le Parti québécois.

Il y a évidemment davantage. Où Philippe Couillard et ses libéraux niaient l’existence d’un déclin du français et abordaient avec dédain les appels à une réelle laïcité, François Legault a abordé ces deux sujets sans la moindre inhibition et a pour ainsi dire normalisé le vœu majoritaire, l’incarnant dans deux lois. On peut être insatisfaits du manque d’ambition et de portée de ces réformes. Mais force est de constater que, de Couillard à Legault, le Québec a opéré un virage à 180 degrés.

Le caucus de la CAQ et le premier ministre méritent des félicitations particulières dans le dossier de la laïcité pour deux changements majeurs. D’abord, la protection des droits acquis des membres du personnel en autorité qui portent déjà des signes religieux. Ils sont peu nombreux. Ils méritent le respect et la reconnaissance de l’État pour leur travail. En acceptant d’appliquer la clause de droits acquis — contre la volonté de la majorité des Québécois et la position antérieure du parti —, le gouvernement a fait preuve de jugement.

Une majorité de Québécois souhaitaient aussi le maintien du crucifix à l’Assemblée nationale, et telle était la position de la CAQ. Cela posait un problème de cohérence laïque, constamment soulevé, avec raison, par les opposants au projet de loi. En décidant de le retirer, François Legault a posé un geste de compromis important qui a dû demander une dose de courage politique et qui est à rebours du populisme politique dont on le taxe parfois avec excès.

Sur l’échiquier gauche-droite, le fait que la CAQ a hérité de surplus importants — amassés, il faut le dire, par les libéraux sur le dos des démunis, avec des compressions indéfendables — a permis aux conservateurs de la formation de ne pas mettre l’État et ses services au régime comme le prévoyait le programme. La très bonne tenue de l’économie avant la crise, sa résilience pendant la pandémie et son rebond subséquent ont permis à la CAQ de gouverner au centre.

L’actualité l’a même forcée à montrer un visage social qui n’était pas dans son ADN. La tragédie de la DPJ à Granby l’a conduite à mettre sur pied une commission sur l’enfance et à introduire une réforme majeure qui sera en quelque sorte un legs inattendu. La mort de Joyce Echaquan l’a aussi forcée à être plus active sur le dossier autochtone que ce que son programme annonçait. Le fait que le chef Ghislain Picard est insatisfait n’oblitère pas les gestes et les budgets associés alloués aux questions autochtones.

On n’attendait pas la CAQ sur le front de l’antiracisme. Son plan d’action ne va certes pas assez loin, en particulier sur le plan de la discrimination au logement et en emploi. Mais il a le mérite de faire mieux que ce que les libéraux ont réalisé pendant les 15 ans de leur règne. En matière environnementale, les efforts ne franchissent pas la moitié de ce qui est requis pour atteindre des objectifs déjà limités, et la CAQ n’a pas pris les moyens de bien mesurer l’efficacité de ses mesures. Mais lorsqu’on compare son bilan à ce qu’il y avait dans son programme électoral, c’est-à-dire pratiquement rien, on doit reconnaître que le changement de cap est réel.

La personnalité du premier ministre compte pour beaucoup dans l’adhésion qu’il suscite. On ne doute jamais de sa sincérité, ce qui est capital. Il n’est ni audacieux ni énervé. Il rassure. On sent qu’on ne fera pas de révolution avec lui, que les pas seront mesurés, mais accomplis. Même lorsqu’il dit des énormités, émet des commentaires déplacés, exagère ou radote, on ne sent pas de distance entre le politicien et l’être humain. Le contraste avec le caractère formaté et robotisé des réponses de Justin Trudeau le sert bien.

Le gouvernement et son premier ministre ne sont pas enduits de téflon. Du troisième lien aux autres ratages considérables — dont je parlerai samedi —, rien d’essentiel n’échappe aux électeurs. Les francophones n’en tirent pas moins un jugement massivement favorable. Ils estiment que le gouvernement Legault mérite le respect. C’est, essentiellement, parce qu’ils se sentent respectés par lui.

jflisee@ledevoir.com ; blogue : jflisee.org

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