Les petits moyens

La forte hausse des prix, ceux des aliments en particulier, est « en train de créer une nouvelle classe sociale de gens vulnérables au Québec ». C’est ce qu’on pouvait lire, il y a quelques jours, dans Le Journal de Montréal. C’est en fait ce qu’on lit un peu partout, depuis un moment, à l’heure où les dérives d’une crise mondiale s’accentuent.

Le litre de carburant coûte désormais plus cher que son équivalent en lait. Pourtant, personne n’ose nommer cette nouvelle pauvreté qui fait son nid au milieu du panier d’épicerie.

Comment parler d’une nouvelle catégorie de laissés-pour-compte ? Il semble, à en juger par les grands titres, qu’on n’a rien trouvé de mieux que de continuer à s’imaginer que ce monde appauvri appartient tout de même à la classe moyenne. Une classe dont on concède tout au plus qu’elle est « appauvrie ». Ah oui ?

Il existe une certaine pudeur à nommer les nouvelles réalités. Peut-être parce que la réalité se trouve toujours en avance sur notre capacité à la nommer, à la comprendre. Pour parler de ces travailleurs pauvres qui n’arrivent plus à se nourrir, pour qualifier cet effondrement social, nous continuons donc de parler de « classe moyenne » mais « inférieure ».

Ainsi peut-on lire que « la classe moyenne devient incapable de se payer à manger », pour reprendre le titre du Journal de Montréal. Quand des gens n’arrivent plus à se nourrir, appartiennent-ils encore à une « classe moyenne » ?

Je le répète : quand sortira-t-on de ce mensonge collectif qui consiste à envisager la société comme une vaste classe moyenne où tout le monde est égal, pourvu que l’on se masque à soi-même les inégalités de plus en plus fortes ?

Mardi dernier, à la radio de nos impôts, au micro d’Annie Desrochers, le directeur de la Table de concertation sur la Faim et le développement social du Montréal métropolitain, Jean-Paul Faniel, expliquait que 20 % des paniers alimentaires sont désormais distribués à des gens qui occupent pourtant un emploi. En clair, ces gens travaillent, mais n’arrivent pas à vivre. Toute une catégorie de travailleurs déclassés a beau s’éreinter, ils ne parviennent pas à joindre les deux bouts.

Nous assistons depuis un moment, explique M. Faniel, à « la naissance d’une nouvelle classe de gens ». Cette nouvelle classe, il la définit, mais ne la nomme pas. Elle est constituée, dit-il, de salariés qui n’arrivent pas à suppléer à leurs besoins de base. N’est-ce pas là un signe parmi les plus troublants de notre temps ?

Nombre d’organismes de secours alimentaires, indique le même homme dans les pages du Devoir, déplorent une forte augmentation des demandes. Plusieurs évoquent des besoins deux fois plus grands qu’auparavant. Les centres de secours alimentaires, déjà utilisés à plein régime depuis longtemps, se retrouvent soudain noyés par une nouvelle vague de misère.

Pendant ce temps, le premier ministre Legault et ses commettants tweetent et retweetent à qui mieux mieux que « le Québec a eu une meilleure croissance de sa richesse par habitant que l’Ontario » et que la rémunération hebdomadaire, vue de si haut, y est meilleure qu’en Ontario. Au Caquistan, en limitant sa vision du monde à cette éternelle comparaison avec l’Ontario, la réalité du monde ordinaire se perd.

Pourtant, même des salariés issus du monde de la santé, lisait-on ces jours derniers, comptent parmi les nouveaux déclassés. Autrement dit, beaucoup de ceux qui, au cours des deux dernières années, ont donné de l’air à un système à bout de souffle se retrouvent à leur tour étouffés. Ça va bien aller, leur disait-on…

M. Faniel est de ceux qui suggèrent que les prix de quelques produits de base et de première nécessité soient régulés. Une coalition de soixante organismes a demandé au gouvernement de légiférer pour fixer les prix d’au moins une portion du panier d’épicerie.

Des limites logiques apparaissent d’emblée à une telle proposition. Beaucoup de ce que nous mangeons est en effet produit ailleurs. Mais en même temps, le seul fait de rappeler qu’il faudrait assurer la sécurité alimentaire autrement qu’en distribuant des chèques de 500 $ constitue une avancée. Ce sont un million de Québécois qui vivent dans la pauvreté. Manger de la misère toute l’année, ça ne nourrit pas fort.

Il s’en trouve encore pour dire qu’il faut s’en remettre au marché, que de toute façon il est impossible de contrôler, par exemple, le prix du blé lorsque entre en cause une guerre comme en Ukraine. Oui, peut-être. Mais ce n’est pas comme si dans l’autre sens les prix n’étaient jamais contrôlés pour faire la guerre au plus grand nombre.

Vous vous souvenez de ce cartel du pain démantelé il y a quelques années ? Ce n’est pas bien loin. Pendant vingt ans, estime un recours collectif lancé en Ontario, les grands marchands d’alimentation se seraient entendus pour fixer à la hausse le prix de cette denrée de base. Au Québec, une affaire semblable avait conduit des marchands à offrir des cadeaux sous forme de rabais à leurs clients pour calmer la grogne. Autre exemple sucré : le printemps dernier, alors qu’on nous assommait d’anecdotes sur le prétendu péché mignon du pape François pour le sirop d’érable, on apprenait en marge que des producteurs de ce sucre du pays entendaient créer une pénurie de façon à gonfler les prix en magasin.

Faut-il être assez naïf ou, mieux encore, être un fervent adhérent à la religion du marché, pour croire que des pressions pareilles ne s’exercent pas dans différents secteurs ? Pourquoi faudrait-il se priver de mieux fixer les règles sur terre tandis que la spirale folle de l’inflation emporte tout vers les cieux ?

À voir en vidéo