L’Ontario centriste

La victoire « éclatante » des progressistes-conservateurs de Doug Ford aux élections de jeudi en Ontario est marquée d’un gros bémol. À peine 43,5 % des 10,7 millions d’électeurs ontariens se sont prévalus de leur droit démocratique, le plus bas taux de participation de l’histoire de la province — et une honte nationale qui témoigne du désengagement d’un nombre grandissant de citoyens, pour qui la politique constitue maintenant une perte de temps.

« Comment expliqueriez-vous à un Ukrainien, jeune ou vieux, étudiant ou soldat, veuve ou orphelin, que vous vous fichez de votre droit de vote en ce jour de scrutin ? » demandait le chroniqueur du Toronto Star Martin Regg Cohn à la veille du vote. « Leur diriez-vous que votre vote ne compte pas vraiment ? Et que, désolé, tous ces Ukrainiens qui se lancent dans la bataille pour la démocratie gaspillent leur vie ? »

Hélas, son message n’a pas semblé émouvoir beaucoup d’Ontariens après une campagne électorale passée largement inaperçue. Aucun enjeu en particulier n’a soulevé les passions des électeurs, si ce n’est le débat autour de la construction d’une nouvelle autoroute au nord de Toronto, une promesse conservatrice farouchement dénoncée par les trois principaux partis d’opposition.

Les conservateurs ont gagné 83 des 124 sièges de l’assemblée ontarienne avec un peu plus de 40 % du vote. Entenant compte du taux de participation anémique, cela veut dire que moins d’un électeur ontarien sur cinq a voté pour le Parti progressiste-conservateur. Cela n’a pas empêché M. Ford de se vanter d’avoir marqué l’histoire en gagnant un deuxième gouvernement majoritaire de suite, et avec davantage de sièges qu’en 2018.

Son parti a fait des gains presque partout en province. Les conservateurs ont balayé la vaste banlieue de Toronto, en partie grâce à leur promesse d’investir 10 milliards de dollars dans la future autoroute 413, sacrifiant des terres agricoles sur l’autel du développement urbain. Le NPD détenait auparavant quatre des cinq circonscriptions de Brampton, une banlieue multiethnique du nord-ouest de Toronto qui sera desservie par la nouvelle autoroute ; les conservateurs les ont toutes gagnées jeudi. Deux vedettes néodémocrates de Brampton — la députée Sara Singh, cheffe adjointe du parti, et Gurratan Singh, le frère du chef du NPD fédéral, Jagmeet Singh — ont perdu leur siège.

La défaite de la députée libérale de Glengarry-Prescott-Russell, Amanda Simard, qui avait quitté le gouvernement Ford en 2018 à la suite de l’élimination du Commissariat aux services en français, en dit long sur l’échec du Parti libéral de l’Ontario et de son chef, Steven Del Duca, incapables de résonner auprès de l’électorat ontarien. Selon un sondage réalisé à la mi-campagne, les francophones de la province préféraient M. Ford à M. Del Duca malgré cet épisode. Le chef libéral a démissionné jeudi soir après avoir failli à reprendre la circonscription de Vaughan-Woodbridge, qu’il avait représentée jusqu’en 2018.

La cheffe néodémocrate Andrea Horwath a elle aussi annoncé son départ. Le NPD a réussi à gagner presque quatre fois plus de sièges que les libéraux — 31 contre 8 — avec sensiblement la même proportion du vote populaire, soit 23 %. C’est toutefois une baisse par rapport aux 40 sièges et 33 % des voix récoltées en 2018. Après quatre élections à la barre de la formation politique, Mme Horwath devait céder sa place. Son plus grand échec aura été d’avoir permis à M. Ford d’attirer vers lui une part importante de la base traditionnelle de son parti, soit les travailleurs syndiqués.

M. Ford n’a pas menti en disant, dans son discours de jeudi soir, avoir changé la définition du « progressisme conservateur » depuis son élection en 2018.

Le conservateur fiscal qui avait promis des baisses d’impôt et qui s’opposait à une hausse du salaire minimum s’est transformé en cours de route en politicien plutôt centriste qui ne se préoccupe pas des déficits, allant jusqu’à promettre d’augmenter le salaire minimum à 15,50 $ l’heure en octobre prochain. Ce populiste de droite qui avait fait campagne contre le gouvernement fédéral de Justin Trudeau en 2018 est même devenu « le meilleur ami » de la vice-première ministre Chrystia Freeland durant la pandémie, et a étroitement collaboré avec les libéraux fédéraux pour convaincre les fabricants d’automobiles d’investir des milliards de dollars dans la transformation de leurs usines ontariennes pour produire des véhicules électriques.

Libertarien assumé qui avait raillé « les socialistes » ayant « détruit » l’Ontario avant son élection, M. Ford s’est résigné à imposer des mesures sanitaires parmi les plus strictes au pays durant la pandémie, notamment en fermant les écoles de sa province pendant plus longtemps qu’ailleurs. Il a même expulsé certains députés récalcitrants de son caucus, dont Roman Baber, actuellement candidat à la chefferie du Parti conservateur du Canada. Sa gestion de la pandémie a peut-être donné lieu à la création de deux nouveaux partis de droite, mais ceux-ci n’ont pas perturbé ses chances de réélection.

Mis à part le faible taux de participation, le résultat des élections ontariennes donne ainsi matière à réflexion aux conservateurs fédéraux. Le centre du pays demeure après tout très… centriste. M. Ford l’a finalement compris, et il en est sorti gagnant.

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