La vraie saison commence

On dirait qu’il ne fera jamais assez chaud au goût des amateurs de grosse touffeur humide, qui forment, à vue de nez, les trois quarts de la population et qui noyautent apparemment toutes les émissions de radio, là où un 20 degrés sans facteur humidex prend des airs de châtiment divin, et ce sont probablement les mêmes personnes qui se plaignent des coupures de courant causées par les désordres climatiques. De la béate unanimité de ce culte solaire dégénéré, l’humanité va crever tout doucement, sans même s’en apercevoir, comme la proverbiale grenouille plongée dans une casserole d’eau sur le rond du poêle.

En attendant, les nuits sont merveilleusement fraîches, dans les sous-bois fleurissent les trilles rouges et versicolores, les trientales, les clintonies boréales et les érythrones d’Amérique, et pour couronner le tout, c’est en juin qu’on a droit au meilleur hockey de l’année.

J’ai attendu les finales de conférence pour commencer à m’exciter. Je ne pouvais quand même pas traîner mon deuil du Canadien jusqu’à la Saint-Jean-Baptiste. Soudain tiré de ma torpeur, je visionne les meilleurs moments du match de la veille sur mon téléphone en demandant : « Heye ! Comment ça se fait qu’on n’est pas abonnés à TVA Sports ? »

Jusque-là, j’avais gardé un œil intéressé mais distant sur les séries de la LNH, la « vraie saison » comme certains l’appellent, le « détail » de nos aïeux. Ce moment de l’année où, comme disait mon défunt papa, « on sépare les hommes des enfants ». J’avais même choisi mon équipe : l’Avalanche du Colorado. À cause de son d.g., Joe Sakic. J’ai toujours eu un faible pour le gars de Burnaby. Ça remonte à l’époque où, alors qu’il venait de mettre la main sur sa deuxième coupe Stanley, en 2001 contre des Devils toujours aussi soporifiques, au lieu de brandir le trophée à bout de bras comme le premier des tatas, il l’a sobrement refilé à un Raymond Bourque au bord de la retraite avec sa barbe blanche pour lui permettre de profiter de son moment de gloire. C’était le geste d’un vrai capitaine.

Et les trois points, dont deux buts, marqués en finale olympique l’hiver suivant, quand on est allés planter les Américains dans leurs terres à Salt Lake City, n’ont pas nui, ni le fait que le même Sakic a sauté dans un avion un jour de match, début mai, pour venir rendre hommage à notre Flower national. Je savais que le club qu’il avait bâti au Colorado était, depuis deux ou trois ans, un aspirant logique à la Coupe, et j’ai donc choisi l’Avalanche pour aller jusqu’au bout sans même — aveu plutôt gênant, mais tant pis — être capable de nommer un seul joueur de cette équipe ! Je ne connaissais même pas Nathan MacKinnon, c’est pour dire.

Je me suis quand même bien rattrapé depuis. J’ai vu comment un garçon comme Nazem Kadri pouvait faire mal à l’adversaire, aux sens littéral (en sortant le gardien numéro un des Blues sur blessure au terme d’une charge au filet suivie d’une chute apparemment non intentionnelle) et figuré (en répliquant aux insultes racistes des partisans de ces mêmes Blues — Kadri est un musulman pratiquant — avec un tour du chapeau !).

Bref, le genre de peste que les directeurs généraux adorent et que les gars d’en face rêvent de décapiter. En lui lançant une bouteille d’eau alors que Kadri était en entrevue à la télé pendant la demi-finale de l’Ouest, c’est une sorte d’hommage que lui a rendu le gardien des Blues, officiellement blessé « au bas du corps » alors qu’il avait en fait perdu la tête.

En papillonnant d’une reprise vidéo à l’autre, j’ai aussi vu et revu LE BUT, dont il n’y a rien à dire à moins de vouloir absolument recourir aux métaphores les plus éculées du répertoire, comme, par exemple : après avoir traversé toute la patinoire, MacKinnon a servi au défenseur un espresso bien serré. Le langage a ses limites, après tout.

Même si je n’avais encore regardé aucun match au complet, il ne m’avait pas échappé que tant le gardien de l’Avalanche, Darcy Kuemper, que son futur vis-à-vis de la finale de l’Ouest, Mike Smith des Oilers, étaient de ces cerbères qui vont échapper une rondelle à un moment donné, se montrer faibles sur un tir, accorder un but facile, et on voudrait bien nous y voir, mais là n’est pas la question. Toujours est-il que le déchaînement offensif de mardi soir dernier au Colorado, avec ses deux portiers tombés au combat (Kuemper touché au haut du corps, Smith atteint à l’orgueil), n’est pas très rassurant pour ceux qui, comme moi, rêvent d’une vengeance par procuration contre le Lightning de Tampa Bay.

Car voulons-nous vraiment revoir un Kucherov incohérent accorder une entrevue victorieuse en bedaine à la tribune de presse, avec sa canette de bière, son manque de classe et sa broue dans le toupet ? Pas moi. Et on a vraiment un problème parce que, comme souvent dans cette course pour l’obtention du gros bidon de lord Stanley, ça devrait se jouer devant le filet, là où, du côté floridien, trône un autre Russe, Vasilevskiy, impérial dans ces séries. (J’avais à peine écrit ceci que le même gars se faisait traverser par les Rangers dans l’Est, une déroute de 6-2 ! Bon, une autre série à suivre, encore du travail, mais il faut ce qu’il faut…)

Et chez nous aussi, ça se joue devant le filet. Mon fils a trouvé une mitaine de gardien dans une vente de garage. Cinq piastres. Du cerbère il a déjà les jambières, le masque et le bâton. On traîne la cage dans la rue et je commence à le bombarder. Il arrête presque tout, il est hot et moi j’ai chaud, pendant que notre plaisir, lui, arrête les années. On séparera les hommes des enfants une autre fois.

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