Camus ému

Le 16 octobre 1957, Albert Camus apprend qu’il recevra le prix Nobel de littérature. Un mois plus tard, dans le brouhaha qui suit cette annonce, l’écrivain prend le temps d’envoyer une lettre à Louis Germain, son ancien instituteur.

« Mais quand j’ai appris la nouvelle, écrit-il, ma première pensée, après ma mère, a été pour vous. Sans vous, sans cette main affectueuse que vous avez tendue au petit enfant pauvre que j’étais, sans votre enseignement, et votre exemple, rien de tout cela ne serait arrivé. » Dans sa réponse, Germain atténue son mérite pour mieux reconnaître celui de Camus et garde son bel esprit d’instituteur. « De toute façon et malgré Mr Nobel, écrit-il à Camus, alors âgé de 44 ans, tu resteras toujours mon Petit. »

On peut lire ces émouvantes missives dans « Cher Monsieur Germain, … » (Folio, 2022, 128 pages), un court ouvrage qui reproduit toute la correspondance connue, et en partie inédite, entre l’élève et son maître, de 1945 à 1959. Camus a 10 ans quand il quitte la classe de Louis Germain pour commencer ses études secondaires à titre de boursier. Il n’oubliera jamais cet éveilleur, « un des deux ou trois hommes à qui je dois à peu près tout », lui écrit-il en 1945.

Camus naît en Algérie, dans une famille pied-noir pauvre, en 1913. Son père, modeste caviste, est mobilisé et tué au front l’année suivante. Sa mère, ménagère, est sourde et analphabète. L’enseignement de Germain, à l’école communale d’Alger, arrive comme une lumière dans sa vie.

Dans Le premier homme, roman inachevé publié par sa fille en 1994 chez Gallimard et dont le chapitre sur l’école est reproduit dans « Cher Monsieur Germain, … », Camus, sous le nom de Jacques, revient sur sa rencontre avec son instituteur, renommé Monsieur Bernard, littéralement dépeint comme un héros. L’homme n’ennuyait jamais, raconte Camus, « pour la simple raison qu’il aimait passionnément son métier » et ses élèves.

Dans sa classe, on oublie la pauvreté et l’ignorance qui règnent à l’extérieur parce que l’instituteur, jugeant les petits « dignes de découvrir le monde », alimente en eux la faim de la connaissance. Il ne traite pas les enfants en étrangers, mais en frères, en les accueillant « avec simplicité dans sa vie personnelle ». Monsieur Bernard est cultivé et il aime ce qu’il fait, ce qu’il enseigne et ses élèves. Ça change tout. Au-delà des structures et de tout le baratin pédagogique, au-delà, même, des données probantes, l’essentiel est là.

Quand il dira à Jacques que l’heure est venue d’aller plus loin, avec des enseignants plus érudits, l’élève redoute la séparation parce que, écrit Camus, « il ne pouvait croire que les maîtres fussent plus savants que celui-là dont le cœur savait tout ».

Peu de pages, dans l’histoire de la littérature, racontent avec une telle force délicate le pouvoir libérateur d’un maître. Le message est puissant : un enseignement de qualité est affaire de contenu, certes, et l’instituteur de Camus est à la hauteur à cet égard, mais c’est aussi, et peut-être d’abord, une affaire d’attitude. Monsieur Bernard change la vie des enfants en incarnant une pédagogie qui est, note le philosophe français Baptiste Jacomino, « une forme authentique de fraternité ».

Dans ses lettres à Louis Germain, dont il se dit le « fils spirituel », Camus multiplie, avec une poignante sincérité, les marques de gratitude à l’endroit de son correspondant. « Un bon maître est une grande chose, lui écrit-il en 1946. Vous avez été le meilleur des maîtres et je n’ai rien oublié de ce que je vous dois. »

Quinze ans plus tard, il évoque encore cette dette « inépuisable ». En 1950, en réponse à une lettre de Germain dans laquelle celui-ci s’excusait presque d’écrire à Camus qui devait avoir mieux à faire que de lire les lettres de son ancien instituteur, l’écrivain corrige amicalement son maître. « Je n’ai et je n’aurai, écrit-il, jamais mieux à faire que de lire les lettres de celui à qui je dois d’être ce que je suis, et que j’aime et respecte comme le père que je n’ai pas connu. »

Le lien entre les deux hommes est si fort que, quand Camus lui envoie, en 1959, une des premières études exhaustives consacrées à son œuvre, Germain s’en amuse un peu en disant croire mieux connaître son « petit Camus » que les savants. « J’ai l’impression, écrit-il, que ceux qui essayent de percer ta personnalité n’y arrivent pas tout à fait. Tu as toujours montré une pudeur instinctive à déceler ta nature, tes sentiments. Tu y arrives d’autant mieux que tu es simple, direct. Et bon par-dessus le marché ! »

Camus, dans Le premier homme, évoque « la puissante poésie de l’école ». Or, pour agir, celle-ci a besoin de maîtres qui savent parler à la tête des élèves tout en faisant vibrer leur cœur, plus encore si, comme Camus et comme moi, ils proviennent de milieux populaires. Nous avons eu cette chance, que je souhaite à tous.

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