Les gros bras

Derrière cette hausse attendue de 50 points de base du taux directeur de la Banque du Canada, on peut observer un changement de ton dans le communiqué, devenu plus coup de gueule ou coup de poing sur la table, c’est selon, face à une inflation demeurant encore hors de contrôle.

En avril, après une hausse de 50 points qui doublait celle de mars, la Banque du Canada annonçait une révision à la hausse de son estimation du taux neutre, soit le taux d’intérêt compatible avec une production qui se maintient durablement à son niveau potentiel et un taux d’inflation qui demeure à la cible. L’estimation est passée à une fourchette de 2 % à 3 %, contre 1,75 % à 2,75 % en début d’année. L’on faisait toutefois davantage dans la nuance. « Si la demande réagit rapidement aux taux plus élevés et que les pressions inflationnistes se modèrent, il pourrait être approprié de cesser temporairement notre resserrement quand nous nous serons rapprochés du taux neutre, et de faire le point. En revanche, nous pourrions devoir augmenter les taux un peu au-dessus du taux neutre pendant un certain temps. »

La banque centrale a été plus affirmative mercredi et délaisse sa référence au taux neutre. « En raison de la demande excédentaire au sein de l’économie et de l’inflation qui se maintient bien au-dessus de la cible et qui devrait continuer à monter à court terme, le Conseil de direction juge encore que les taux d’intérêt vont devoir augmenter davantage […] Le Conseil de direction est prêt à agir avec plus de force s’il le faut pour honorer son engagement à atteindre la cible d’inflation de 2 %. »

Bref, elle se dit prête à jouer les gros bras et à entrer en territoire restrictif le temps qu’il faudra pour mater la bête.

Pendant ce temps sur le terrain

 

Les effets d’une hausse de 125 points de base du taux sur le financement à un jour depuis mars se font déjà sentir sur le terrain. Dans la foulée, la poussée de fièvre inflationniste et l’emballement des prix ont eu raison de la confiance des consommateurs. L’indice du Conference Board a perdu 11,7 points en mai, encaissant son plus fort repli depuis le début de la pandémie. L’inquiétude des consommateurs au sujet des finances futures a augmenté, ils sont devenus plus frileux à dépenser et plus réfractaires à l’achat d’articles coûteux, a-t-on déjà écrit.

Depuis, les sondages se sont succédé cette semaine pour mettre en exergue l’inquiétude des ménages et des entreprises. Dans celui mené pour Comptables professionnels agréés du Canada, 90 % des non-propriétaires considèrent la hausse des taux d’intérêt comme le plus grand obstacle à leur entrée sur le marché du logement. Suit l’abordabilité de la mise de fonds. Pour leur part, 60 % des propriétaires disent qu’il est difficile de payer les rénovations nécessaires, et 40 % de respecter le calendrier des paiements hypothécaires et de taxes.

Le constat se veut plus criant dans un sondage mené pour la CIBC, où l’on observe que chez les locataires, la seule effervescence du marché de l’habitation continue d’être un obstacle majeur à l’accession à la propriété. Ainsi, 69 % d’entre eux indiquent s’attendre à ne jamais posséder une maison. La hausse des taux d’intérêt ne peut que venir ajouter son effet à celui du niveau des prix. On peut lire que 44 % estiment ne pas être en mesure d’épargner suffisamment pour une mise de fonds et que 58 % indiquent qu’ils ne pourront acheter une maison sans partenaire ou sans le revenu supplémentaire d’une autre personne.

Plus largement, selon l’indice trimestriel de BMO sur l’amélioration des finances, 49 % des adultes canadiens auraient réduit leur épargne en raison de la hausse des coûts. Cette proportion atteint 56 % chez les membres de la génération Z et 62 % chez les millénariaux.

Et la roue n’est pas prête à cesser de tourner. Du côté des entreprises, dans le cadre d’un sondage du cabinet KPMG mené auprès de 256 moyennes entreprises, 69 % des répondants ont affirmé que la hausse des salaires s’était traduite ou allait se traduire par une augmentation des coûts pour leurs clients. Quant au loyer de l’argent, 71 % soutiennent que les taux accrus ont déjà exercé une « pression importante » sur les marges de profit, et 59 % sont en discussion avec leurs prêteurs, ou prévoient l’être, afin de réviser leurs engagements. KPMG rappelle que dans une étude précédente, le tiers des 508 entreprises alors sondées avaient indiqué qu’une augmentation de deux points de pourcentage par rapport à leur taux d’emprunt actuel constituerait leur point de bascule.

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