La fierté fière

C’est l’histoire d’un peuple, les Fiers, qui, comme tous les peuples du monde, cherchait à perdurer dans le temps, et à transmettre son patrimoine à ses enfants, et à leurs enfants.

Les Fiers étaient particulièrement ancrés dans un État précis, mais avaient aussi une présence importante sur tout un continent.

 

Un jour, un Fier dit : « C’est dans cet État que nous sommes majoritaires. Identifions-nous d’abord à cet État ». Alors, bien des Fiers ont concentré leurs efforts sur la construction de cet État (avec grand succès !) — tout en détournant le regard de leurs frères et sœurs qui ne s’y trouvaient pas. Lorsque ceux-ci se sentent invisibles, encore aujourd’hui, il se trouve toujours un Fier pour leur répondre : « Les Fiers, les vrais, c’est ceux qui vivent ici. Les autres sont voués à disparaître. »

Puis, un Fier dit : « C’est dans cet État et seulement dans cet État que nous sommes chez nous. C’est le seul État auquel on devrait appartenir. » Une partie des Fiers a répondu « oui ! », et l’autre « non ! ». Les oui et les non ont largement débattu. Les non l’ont emporté finalement, mais de peu. Depuis, on peut toujours trouver quelque part un Fier, optimiste, pour dire : « Les Fiers, les vrais, c’est ceux qui croient que les Fiers devraient être membres de ce seul État. »

Puis, un Fier dit : « L’État des Fiers est un État indépendant de toutes les fois. C’est pourquoi aucun Fier ne devrait afficher sa foi lorsqu’il représente l’État des Fiers. Chez les Fiers, c’est comme ça qu’on vit. » Tous les Fiers étaient d’accord que l’État des Fiers ne devrait être assujetti à aucune foi. Mais certains Fiers ne voyaient pas pourquoi l’apparence de certains Fiers menacerait cette indépendance. D’autres Fiers leur répondirent simplement qu’ils ne respectaient pas les valeurs fières. Depuis, on peut toujours trouver un Fier, triomphant, pour dire : « Les Fiers, les vrais, c’est ceux qui souhaitent qu’ici, c’est comme ça qu’on vive. »

Puis, un Fier dit : « La langue des Fiers est menacée. C’est pourquoi il faut limiter l’usage des autres langues dans une foule de domaines. » Tous les Fiers étaient d’accord que la langue fière serait toujours fragile. Mais certains Fiers dressaient un portrait beaucoup moins pessimiste de la situation. Et d’autres croyaient qu’il n’était pas nécessaire de limiter autant l’usage des autres langues pour continuer à faire vivre la langue des Fiers. Ils appuyaient certaines mesures, mais pas d’autres.

Plusieurs leur ont alors répondu : « Si vous êtes contre cette idée, vous êtes contre la langue, et si vous êtes contre la langue, vous êtes contre les Fiers. » Depuis, on peut toujours trouver un Fier, victorieux, pour dire : « Les Fiers, les vrais, c’est ceux qui partagent toutes mes idées sur les limites à imposer aux autres langues présentes chez les Fiers. »

Puis, un Fier dit : « La langue des Fiers sera toujours menacée tant qu’il arrivera ici des néo-Fiers qui ne maîtrisent pas déjà la langue des Fiers avant leur départ. Il faut avoir les pouvoirs de refuser à des Fiers la réunification avec les membres de leur famille qui ne sont pas encore assez experts en langue fière. C’est une question de survie pour notre nation ! » Là-dessus, une bonne partie des Fiers ont commencé à trouver qu’on poussait un peu loin les choses. Au point d’en oublier son humanité. Malgré tout, il s’en est encore trouvé pour répliquer : « Les Fiers, les vrais, c’est ceux qui savent que la survie des Fiers dépend des limites à la présence aux autres langues chez les Fiers — quitte à séparer des familles s’il le faut. »

Enfin, un Fier dit : « Le meilleur projet politique possible pour les Fiers, c’est la fierté ! Et la meilleure façon de nourrir la fierté, c’est de promouvoir mon projet politique pour les Fiers. » Devant une telle tautologie, plusieurs Fiers se sentirent étourdis. Ceux qui avaient déjà l’habitude, avec le temps, de se faire traiter de mauvais Fiers et de faux Fiers, commencèrent à se montrer inquiets. Une bonne partie des jeunes Fiers, plus nombreux à accorder de l’importance à d’autres dimensions de leur identité, ne se sont pas reconnus du tout dans ce discours.

Malgré tout, on peut encore trouver un Fier pour répondre : « Les Fiers, les vrais, c’est ceux qui vivent ici, qui croient que c’est seulement ici, dans cet État, qu’on peut être chez soi, et qui savent que, ici, c’est comme ça qu’on vit — avec le moins de signes d’autres fois et le moins de présence d’autres langues possible, quitte à faire fi de notre propre Charte fière des droits et libertés ou peut-être même à séparer des familles ou encore à caricaturer les idées politiques de notre propre jeunesse s’il le faut. »

C’est l’histoire d’un peuple, les Fiers, qui, comme tous les peuples du monde, cherchait à perdurer dans le temps, et à transmettre son patrimoine à ses enfants, et à leurs enfants. Ce peuple, un jour, a porté au pouvoir des gens avec une vision si étroite de la Fierté fière, qu’en bout de piste, un nombre grandissant de Fiers s’en est retrouvé, d’une façon ou d’une autre, exclue.

Je sais bien que je fais ici une allégorie, et que les allégories ont leurs forces, tout comme leurs limites. Je suis une femme qui voit, comme plusieurs, la définition de « bon Québécois » et même de « bon francophone » se resserrer dangereusement au fil des années. Et je vois les attaques envers ceux qui s’alarment de ce phénomène devenir de plus en plus virulentes, sur les médias sociaux, mais pas seulement. Je m’inquiète que des citoyens se sentent à l’aise de traiter comme des traîtres ou des dangers publics les personnes qui ne partagent pas leur vision politique pour le Québec. Je crains que, si l’on continue ainsi, le tissu social ne s’affaiblisse, et qu’on ne se dirige vers un mur.

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