Qui sème le vent...

Après la « nuit des longs couteaux », René Lévesque avait tellement enflammé les militants péquistes qu’ils avaient décidé de larguer la souveraineté-association au profit de l’indépendance sans même passer par un référendum. À l’issue du congrès de décembre 1981, le père fondateur en était venu à un cheveu de démissionner, et le PQ était au bord de l’explosion.

Les militants caquistes n’ont évidemment rien à voir avec les péquistes de l’époque. Peu importe ce que dit François Legault, qu’il faille avancer ou reculer, ils sont d’accord. Jamais M. Lévesque n’aurait osé rêver d’une telle docilité.

Mais il est beaucoup plus difficile de faire obéir toute une population au doigt et à l’œil. On ne peut pas lui demander de suivre les politiciens dans tous les détours stratégiques, souvent déroutants, qu’ils empruntent. Les faux-semblants lui échappent.

Au congrès de la fin de semaine dernière, le premier ministre n’y est pas allé de main morte : l’existence même de la nation québécoise serait menacée par une immigration dont Ottawa lui refuse la régulation. Si rien ne change, ce n’est qu’une question de temps avant que le français ne disparaisse, a dit François Legault. Même durant les campagnes référendaires, que ce soit en 1980 ou en 1995, les dirigeants souverainistes n’avaient pas dramatisé à ce point.

On comprend très bien que M. Legault veuille se donner un rapport de force face à l’intransigeance du gouvernement Trudeau, mais on retiendra surtout de ses propos que l’immigration dans sa forme actuelle représente un danger mortel pour le Québec français.

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Le premier ministre va répéter ce discours avant, pendant et après la campagne électorale. Il est déjà acquis qu’une fois réélu (ce qui ne fait aucun doute), le gouvernement caquiste va lancer une grande opération pédagogique pour expliquer les tenants et aboutissants de la problématique de l’immigration. On semble par contre trouver la formule des « États généraux » un peu pompeuse, de sorte que l’exercice pourrait davantage s’apparenter à la commission Bélanger-Campeau, que le gouvernement Bourassa avait mise en place après le rejet de l’accord du lac Meech.

Dans l’esprit de M. Bourassa, il s’agissait de calmer le jeu en offrant un exutoire à la colère provoquée par l’échec de Meech ; M. Legault veut au contraire mobiliser la population pour forcer la main d’Ottawa.

Qui sème le vent récolte la tempête. Même quand toutes les précautions sont prises pour encadrer le débat, la question de l’immigration demeure éminemment explosive et peut provoquer de sérieux dérapages qui seront inévitablement montés en épingle par ceux qui ne demandent pas mieux que de pouvoir accuser le Québec d’intolérance et de racisme.

Si une réflexion collective sur l’immigration et l’avenir du français s’impose, les contestations judiciaires de la « loi 21 » sur la laïcité et de la « loi 96 » sur la langue sont de nature à favoriser des amalgames qui ne contribuent pas à la sérénité du débat.

Ouvrir la boîte de Pandore présente toujours un risque. Aux yeux du premier ministre, le problème est Justin Trudeau et ses politiques centralisatrices niant la spécificité québécoise, mais ce sont plutôt les immigrants eux-mêmes qui pourraient facilement le devenir dans l’esprit de la population.

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À la veille d’élections, il est dans l’ordre des choses de réclamer un « mandat fort », mais M. Legault sait très bien que l’autre ne cédera pas, même si la CAQ fait élire 100 députés. Il laisse entendre que les autres provinces canadiennes souhaiteraient aussi voir augmenter leurs pouvoirs en immigration. C’est possible, mais elles ont bien d’autres priorités : le Québec est le seul pour qui la question est existentielle.

Certains se bercent de l’espoir qu’Ottawa se montre plus flexible une fois que M. Trudeau sera parti, mais celui ou celle qui le remplacera ne voudra pas davantage aller au-delà de l’entente négociée en 1991. L’immigration est trop liée à la citoyenneté pour qu’un État souverain renonce à sa régulation ; si on veut ce pouvoir, il faut être souverain.

D’ailleurs, les bonnes âmes du Canada anglais verraient sans doute d’un très mauvais œil qu’on laisse les immigrants à la merci de gens qui n’hésitent pas à se soustraire à la Charte des droits au nom de leur prétendue identité.

M. Legault refuse toujours de spéculer sur ce qui arriverait si Ottawa refusait de plier, mais il assure qu’il ne tiendra « jamais » de référendum sur la souveraineté. C’est là un mot qu’il vaut mieux éviter en politique. Il est vrai qu’il est aussi préférable d’arriver à la rivière avant de traverser le pont, mais il pourrait venter fort sur le chemin qui y mène.

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