Récession évitée?

Les banques centrales réussiront-elles leur manœuvre d’atterrissage en douceur ? Dans les scénarios des analystes, la récession ne ressort pas comme étant l’éventualité dominante pour les économies des deux côtés de la frontière. Mais les probabilités sont plus fortes au Canada, où la sensibilité aux aléas des taux d’intérêt est plus élevée.

Sur Wall Street, les grands indices de référence ont flirté avec la zone de bear market — ou de marché fondamentalement baissier — sous la crainte des investisseurs de voir la Réserve fédérale contrainte d’ajouter du muscle dans sa lutte contre le dérapage inflationniste. Les probabilités que l’économie américaine tombe en récession en 2023 ont été haussées d’un cran ou deux. Or même si l’histoire démontre le peu de succès des autorités monétaires à mener à bien une telle manœuvre d’atterrissage en douceur, de nombreux analystes croient encore que les États-Unis éviteront la récession. L’on retient que la dynamique particulière de l’actuelle phase d’expansion post-COVID donnerait de l’espace à la Fed.

Oxford Economics est du nombre. Bien que les signaux de fin de cycle s’allument ici et là, une augmentation prévue de l’offre tant d’emplois que de biens, sous l’effet d’une atténuation prévue du choc d’offre, viendra alléger la pression sur les prix tout en prolongeant l’expansion. Le scénario d’Oxford s’articule autour de nouvelles augmentations du taux de participation sur le marché du travail venant tempérer les demandes salariales et atténuer le risque d’une spirale prix-salaire. S’y greffent des attentes inflationnistes à long terme demeurant ancrées.

La firme d’analyses table sur une diminution du stress sur la chaîne d’approvisionnement l’an prochain et s’en remet à la qualité du bilan des entreprises et des ménages américains. L’endettement demeure contenu, et les revenus sont toujours à la hausse, même si les entreprises ressentent de la pression sur leur marge bénéficiaire. De plus, les ménages n’ont utilisé que 40 milliards, soit 1,6 % des 2500 milliards de dollars américains d’épargne excédentaire accumulée lors de la pandémie, calcule Oxford. Une donnée névralgique pour une économie carburant très majoritairement aux dépenses de consommation.

Risque plus élevé au Canada

 

Une récession évitée fait aussi consensus au Canada, mais le ciel est plus assombri ici, l’économie canadienne étant plus sensible aux aléas des taux d’intérêt. L’endettement des ménages canadien est le plus élevé des pays du G7, et la surchauffe immobilière appelle à un scénario de correction. Une chute moyenne des prix de 24 % à l’échelle canadienne à prévoir, qui commencerait à l’automne pour s’étendre à 2024, prédit Oxford. Une contraction moyenne de 12 % au Québec à partir du sommet atteint cet été pour s’étendre à 2023, avance Mouvement Desjardins dans ses nouvelles projections.

Ici aussi, l’épargne excédentaire (de 245 milliards) accumulée au cours de la pandémie permettra aux ménages d’atténuer le choc et d’alimenter leurs dépenses, mais l’érosion du pouvoir d’achat fait son chemin.

La Banque du Canada est engagée depuis mars dans un processus de resserrement de sa politique monétaire, qui, dans ce contexte de forte inflation persistante, pourrait pousser le taux directeur à 2,25 % à la fin de l’été et à 2,5 %, voire à 2,75 %, à la fin de l’année, croit-on. D’autres prévisions voient le taux cible à 3 % l’an prochain, bien loin du 1,75 % d’avant la pandémie. Si la banque centrale se voit contrainte de s’aventurer au-delà du taux dit neutre, l’atterrissage risque d’être beaucoup plus lourdement ressenti.

En avril, après avoir haussé de 50 points son taux cible pour le fixer à 1 %, la Banque du Canada a révisé à la hausse son estimation du taux neutre, soit le taux d’intérêt compatible avec une production qui se maintient durablement à son niveau potentiel et un taux d’inflation qui demeure à la cible. Son estimation se situe désormais entre 2 % et 3 %, contre 1,75 % et 2,75 % en début d’année. Si l’on retient le milieu de l’intervalle comme cible, ce taux neutre passe désormais à 2,5 %, contre 2,25 % précédemment. « Si la demande réagit rapidement aux taux plus élevés et que les pressions inflationnistes se modèrent, il pourrait être approprié de cesser temporairement notre resserrement quand nous nous serons rapprochés du taux neutre, et de faire le point. En revanche, nous pourrions devoir augmenter les taux un peu au-dessus du taux neutre pendant un certain temps afin de rétablir l’équilibre entre l’offre et la demande et de ramener l’inflation à la cible », a-t-elle pris soin d’avertir.

 

À voir en vidéo