Les États-Unis, un monde à part

Avortement, port d’armes : les États-Unis font machine arrière et affirment leur différence de façon marquée par rapport au reste du monde développé.

Racisme : une histoire tragiquement différente, un passé d’esclavagisme déterminant, des affrontements jamais résolus, des ressentiments restés vivaces depuis la guerre de Sécession causent, 150 ans plus tard, des régressions inimaginables ailleurs… visibles notamment dans des lois électorales restrictives qui visent les minorités, et des drames policiers à répétition comme l’affaire George Floyd, il y a tout juste deux ans.

Ce pays est coupé en deux entre une population urbaine dont les choix de société sur des thèmes fondamentaux ressemblent à ce qu’on voit ailleurs, notamment en Europe ou au Québec, et une population rurale et périurbaine dont une bonne partie refuse et combat activement les marqueurs de la modernité.


 

« Coupé en deux » ? En fait, c’est mathématiquement inexact. Plusieurs sondages à l’échelle du pays donnent des majorités, allant de 55 à 75 %, en faveur d’un droit balisé à l’avortement, du contrôle des armes à feu ou encore du maintien des États-Unis comme pays d’immigration.

Pourtant, sur ces thèmes, les forces politiques qui avancent et donnent le ton au débat — si on peut parler de « débat » — font partie du camp opposé. La droite républicaine occupe un champ démesuré par rapport à sa part dans l’opinion publique (dans les 40-45 % avec, il est vrai, la pointe historique de 47 % de Donald Trump à la présidentielle de 2020).

Les explications de cet écart sont multiples : pouvoir des États, rejet du gouvernement fédéral « tyrannique », surreprésentation des États ruraux au Sénat, présence déterminante de la droite « dure » sur les ondes et les réseaux sociaux.

On peut ajouter, depuis la présidence Trump, une Cour suprême qui a totalement basculé dans le champ politicien. Avec, en quatre ans, trois nominations de juges ultraconservateurs (sur neuf).

 

Ce qui fait désormais de cette Cour politisée et partisane une alliée quasi automatique de la droite trumpienne (Thomas et Alito, auxquels sont venus s’ajouter Gorsuch, Kavanaugh et Barrett entre 2017 et 2020 — le conservateur John Roberts, devant ce basculement qui l’horrifie, ayant décidé d’aller vers la gauche).

Sur le droit à l’avortement et sur le port d’armes, c’est elle qui aura le dernier mot, et décidera par exemple sous peu, si l’on en croit la fuite de Politico du 3 mai, d’invalider l’arrêt Roe v. Wade de 1973.

Quant aux tragédies devenues répétitives, quasi rituelles, des tueries de masse dans les écoles et les lieux publics, elles ne font plus bouger les lignes politiques. Leur effet d’horreur est décroissant sur une opinion anesthésiée, et tendrait même plutôt à ancrer les fanatiques du Deuxième Amendement — un texte de 27 mots à la formulation ambiguë, écrit en 1791, devenu un véritable talisman — dans leurs certitudes armées.

Ici, le blocage se situe clairement au Sénat (où les 50 sénateurs républicains — sur 100 — représentent environ 43 % de la population) et à la Cour suprême. Deux institutions alliées, sur ce sujet comme sur d’autres, pour bloquer ou faire reculer toute tentative de contrôle, même minime, des armes à feu.


 

L’originalité des États-Unis, dans leur régression programmée sur de telles questions, tient à une démocratie dysfonctionnelle, aux distorsions de la représentation, au blocage des institutions, alliés à une minorité agissante qui a décidé d’en profiter au maximum.

Sur le port d’armes et l’avortement, cette minorité est supérieure aux minorités correspondantes qu’on trouve dans d’autres pays occidentaux… mais c’est une minorité quand même.

Qu’à cela ne tienne : pas besoin d’avoir 50 % d’appuis, en référendum ou en nombre de représentants politiques, pour faire passer ses vues… Ce qui signifie concrètement : pour imposer à la majorité des femmes des restrictions qu’elles récusent. Ou encore, pour imposer à la majorité des citoyens (qui, aux États-Unis, sont 66 % à ne pas posséder d’armes) un régime hérité du Far West et, au-delà, des premiers temps de la colonie, avec tous ses mythes fondateurs.

Les discriminations raciales, maintenant… Sur le « racisme systémique » des États-Unis, la distorsion vient d’ailleurs : d’une histoire singulière, absolument unique et pesante à travers les siècles… Mais aussi, d’un impérialisme culturel qui entend exporter ses catégories au reste du monde — lequel accepte trop souvent cette « exportation idéologique », la prenant pour argent comptant.

Ici, les blocages et les crispations précitées, venues de la droite, sont certes présents… mais voilà un thème où le « mal » ne vient pas uniquement d’une droite radicale, activiste et raciste qui ne dit pas son nom.

Car il y a, sur ce sujet, l’importance des milieux intellectuels, de certains grands titres médiatiques et institutions universitaires. Ils ont, sur le sujet, exporté dans le reste du monde leurs catégories et leurs analyses radicales — souvent appropriées dans un contexte américain, mais outrées lorsqu’on prétend faire des « affaires » Floyd ou Roe v. Wade des choses qui nous concernent directement, ici, avec les mêmes catégories.

C’est faux. Sur le racisme, comme sur l’avortement et sur le port d’armes, les États-Unis sont en Occident un véritable monde à part.

François Brousseau est chroniqueur d’affaires internationales à Ici Radio-Canada. francobrousso@hotmail.com

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