Aux armes, citoyens!

Pourquoi voyager armé à bord d’un avion où l’on prend place comme simple passager ? Est-ce par crainte de voir, en plein ciel, ses libertés crever tel un nuage ? Bernie Ecclestone, 91 ans, l’ancien grand patron de la formule 1, s’est vu en tout cas ramené sur terre parce qu’il se baladait en l’air avec un pistolet.

Le multimilliardaire était au Brésil. Des douaniers ont trouvé parmi ses effets une arme de poing. Oh, une petite arme de rien. Du type de celles que les malfrats d’autrefois cachaient dans leurs manches, avec des cartes à jouer truquées. À l’époque, ce genre de pétard permettait au mieux, avec un peu de chance, de toucher un éléphant au fond d’un corridor. Pourvu que la bête ne s’avise pas de trop bouger. Remarquez que l’arme d’Ecclestone n’était même pas chargée. Était-ce pour laisser plus de chance à d’éventuels éléphants ?

C’eût été une autre paire de manches avec Wayne LaPierre, vice-président du puissant lobby américain des armées à feu, la National Rifle Association (NRA). Une vidéo montre ce zèbre chassant l’éléphant en Afrique. On y remarque ses mains blanches, du type de celles qui n’ont jamais planté un clou, tenir une arme noire. Quand vient le temps d’utiliser celle-ci, LaPierre s’avère incapable de tirer convenablement. Il cumule les tirs ratés. Et la bête souffre. Son épouse, de son côté, abat un autre pachyderme, comme si un seul, ce n’était pas déjà trop. Quel absurde sentiment de puissance peut guider de telles personnes à se rendre à l’étranger pour tuer des animaux dont la population décline ?

J’en reviens à Ecclestone. Vous me direz que j’exagère. À propos de son arme, à tout le moins. Elle s’avère en effet plus sophistiquée que ce que j’en dis. Plus que lui, en tout cas. Mais de toute évidence, Ecclestone n’est pas le seul animal de son espèce à continuer de croire que nous vivons dans une jungle dont il doit se rendre maître.

À l’heure où les tueries et les agressions armées font plus que jamais les manchettes, la triste culture de la poudre à fusil ne semble pas à la veille d’être balayée sous le tapis. Bien sûr, Ecclestone n’est pas un tueur en série. Il résume néanmoins un état d’esprit rapace, où ses pareils ont fait leur nid pour mieux y dévorer leur époque.

Grand admirateur de Margaret Thatcher, Ecclestone a souvent manifesté son peu d’enthousiasme pour les discussions. Il a affirmé détester, comme système politique, la démocratie. « Elle vous empêche de réaliser des choses », résume-t-il. Comme quoi ? À propos d’Hitler en tout cas, il a prétendu que le dictateur s’était tout au plus « laissé emporter ». En discutait-il avec son bon ami Max Mosley, longtemps président de la Fédération internationale de l’automobile et par ailleurs fils d’Oswald Mosley, le fondateur de la British Union of Fascists ?

Ecclestone soutenait que jamais les femmes ne pourraient piloter des voitures de formule 1. En 2005, lorsque Danica Patrick faisait bonne figure à l’Indianapolis 500, Ecclestone déclarait en être fort étonné. Les femmes, disait-il, « devraient être vêtues de blanc, comme tous les autres appareils électroménagers ».

Pour pouvoir quitter le Brésil après y avoir été trouvé en possession d’un pistolet, ce vieux cow-boy des affaires planétaires a payé une amende plutôt légère pour un milliardaire : 1260 $. Puis il est reparti, à bord d’un jet privé. Depuis quand avait-il cette arme ? Depuis longtemps, a-t-il indiqué. Et pourquoi ? Pour faire peur, a-t-il ajouté en badinant.

Qui oserait affirmer que des gens pareils, auréolés des lauriers de la réussite économique, ne se livrent pas à une suite de manœuvres violentes, à une guerre de l’argent qui conduit infailliblement au sacrifice d’une masse de gens ? Une guerre de l’accaparement a cours depuis des années. Elle enseigne à tous que le droit de projeter son poing en avant ne s’arrête pas où le nez de son prochain commence. « C’est ma classe, celle des riches, qui fait la guerre, et nous gagnons », avait déclaré le milliardaire américain Warren Buffett dans un bel esprit de synthèse.

Soumis à ce programme du chacun pour soi, les citoyens américains possèdent désormais près de la moitié des armes à feu détenues par des civils dans le monde. Les ventes d’armes de type militaire grimpent en flèche. Et depuis quarante ans, la liste des catastrophes mettant en cause des armes s’allonge.

Vendredi dernier, Donald Trump s’est présenté devant les sympathisants de la NRA. Dans une inversion logique dont il est coutumier, l’ex-président américain a clamé qu’il faut plus que jamais « armer les citoyens » afin de combattre le « mal dans notre société ». Ce culte de la toute-puissance individuelle dont Donald Trump a tiré profit toute sa vie conduit à nous enseigner qu’il est normal de s’entredévorer. Un tel appétit vorace ne pourrait évidemment trouver un fétiche plus représentatif que la gueule d’une arme à feu.

Comment s’étonner que pareil enseignement entraîne des dérapages en série ? En décembre 2012, un homme armé d’un fusil d’assaut tue 26 personnes, dont 20 enfants. Le président Obama affirme que ces tragédies doivent cesser… En mai 2022 un homme, muni lui aussi d’une arme de type militaire, abat 21 personnes, dont 19 enfants. Le président Biden affirme que ces tragédies doivent cesser… Le système qui prédispose à ces tueries demeure le même.

« Aux armes, citoyens ! » crie la NRA en réponse à cette désolation. Ce ne sont pas les armes qui tuent, répètent ces beaux esprits et ceux qu’ils ont fécondés, mais plutôt des cinglés. C’est ce que dit aussi, au Canada, un Pierre Poilievre, nouveau modèle de ces conservateurs toujours prêts à légitimer des vendettas au nom de lubies conspirationnistes. Quand la déraison d’un système social trouve aussi facilement à fabriquer des désaxés puis à les laisser s’armer jusqu’aux dents, comme ce fut le cas pour Alexandre Bissonnette, la solution est-elle d’en appeler partout à plus de laisser-faire ? Allons donc !

Aux armes de la raison, citoyens !

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