Poètes, aidez-moi

Permettez que je m’écarte, juste pour cette fois, des chemins qu’emprunte d’ordinaire cette chronique. J’ai eu trop de peine devant cette immense tragédie survenue à Uvalde, au Texas, où 19 enfants de 8 à 11 ans et deux enseignantes ont été tués. Tués dans leur école. Leur école. On était à deux jours des grandes vacances.

Un déferlement d’infinies souffrances va s’ensuivre chez les parents, les amis, les proches de tous ces gens, enfants et adultes. Il va durer des années. Ce feu brûlant, cet « ouragan de sanglots » (Gilbert Langevin) ne s’apaisera jamais tout à fait.

C’est à eux et à elles que je pense.

Nous sommes devant un triple sacrilège : contre l’enfance, sacrée et inviolable ; contre l’école, lieu sacré entre tous, et lui aussi inviolable ; et contre ceux et celles qui sont à leur service, au service de l’école et des enfants. Il y aurait eu, aux États-Unis, depuis janvier 2022, 27 pareils sacrilèges.

Comment nos voisins du Sud peuvent-ils en arriver là ? Comment peuvent-ils ne pas immédiatement prendre les draconiennes mesures qui s’imposent sur l’accès aux armes à feu ?

C’est la faute à une porte de derrière non verrouillée, nous a sentencieusement expliqué un imbécile élu qu’on dit richement financé par la NRA (National Rifle Association). On nous dira sans doute aussi qu’il faudrait armer les enseignantes.

Soyez-en en tout cas certains : on fera dans les jours et les semaines à venir preuve de beaucoup de créativité pour trouver de fausses explications. Certains, comme ce fut le cas pour la tuerie de l’école primaire Sandy Hook, le 14 décembre 2012 (elle fit 28 morts, dont 20 enfants), iront peut-être même jusqu’à nier les faits et à assurer que c’est en fait un complot, un coup monté.

Le fric n’est jamais bien loin dans tout cela. Voici l’imbécile cité plus haut vu par un poète : « Vers la fin d’un discours extrêmement important / le grand homme d’État trébuchant / sur une belle phrase creuse / tombe dedans / et désemparé la bouche grande ouverte / haletant / montre les dents / et la carie dentaire de ses pacifiques raisonnements / met à vif le nerf de la guerre / la délicate question d’argent. » Merci Prévert.

Justement. J’ai comme toujours en pareil cas eu le réflexe de chercher sinon des réponses du moins du réconfort chez mes amis les poètes. Ils et elles répondent toujours à l’appel. Ils vous aideront sans doute vous aussi, du moins je l’espère.

SOS poésie

 

La brûlure dont je vous parlais, la voici décrite par W. H. Auden : « Que les avions tournent en gémissant au-dessus de nos têtes / Griffonnant sur le ciel ce message : Il est Mort / Noue du crêpe au cou blanc des pigeons / Donne des gants de coton noir à l’agent de la circulation / C’était mon Nord, mon Sud, mon Est et Ouest / Mon travail, mon repos du dimanche / Mon midi, mon minuit, ma parole, mon chant. »

Un tuteur a vu soudainement mourir devant lui sa cousine de sept ans. Hégésippe Moreau raconte sa douleur et ses regrets : « Sûr de ton avenir, je le pressais d’éclore / Quand tout à coup, pleurant un pauvre espoir déçu / De tes petites mains je vis tomber le livre / Tu cessas à la fois de m’entendre et de vivre. »

Je pense aux enseignantes de l’école…

Sans oublier que c’est un peu de chacun de nous qui est mort là-bas. « L’enfant dont la mort cruelle / Vient de vider le berceau / Qui tomba de la mamelle / Au lit glacé du tombeau / Tous ceux enfin dont la vie / Un jour ou l’autre ravie / Emporte une part de nous. » (Alphonse de Lamartine)

Ce poème de Mary Elizabeth Frye consolera peut-être certains. « N’allez pas sur ma tombe pour pleurer ! / Je ne suis pas là, je ne dors pas ! / Je suis les mille vents qui soufflent / Je suis le scintillement des cristaux de neige / Je suis la lumière qui traverse les champs de blé / Je suis la douce pluie d’automne / Je suis l’éveil des oiseaux dans le calme du matin / Je suis l’étoile qui brille dans la nuit ! / N’allez pas sur ma tombe pour pleurer / Je ne suis pas là, je ne suis pas mort. »

Des horreurs comme celle-là, comme la guerre en cours, posent aux philosophes et aux théologiens croyants ce qu’on appelle le problème du mal : comment un dieu infiniment bon et puissant est-il compatible avec tant de souffrances, partout, sans cesse, et parfois comme ici, subies par des innocents ? Ce problème ne torture pas les athées comme moi, du moins pas de la même manière.

Les poètes ? Il faut au moins leur savoir gré de nommer tout cela. Baudelaire me revient en mémoire : « Et de longs corbillards, sans tambours ni musique défilent lentement dans mon âme ; l’espoir, vaincu, pleure, et l’angoisse atroce, despotique, sur mon crâne incliné plante son drapeau noir. »

Mais l’espoir peut renaître. Je souhaite aux endeuillés de pouvoir, comme Geneviève Rioux l’a fait, « Se forer un nid / Par l’embrasure des plaies / Aux abords de mon cœur ». (Survivaces, Mémoire d’encrier)

Je laisse, comme vous deviez vous attendre, le mot de la fin à mon cher Prévert. Il a quelque part écrit cette phrase inoubliable : « Les enfants ont tout, sauf ce qu’on leur enlève. »

Il y a des ordures qui leur enlèvent la vie, mon frère Jacques.

 

La vie.

C’est-à-dire tout.

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