Tir sur la banque centrale

Qualifiée tantôt de mesure inattendue, de sévérité inédite, de coup le plus rude, la sanction contre la Banque centrale de Russie, une première au sein du G20, vise à frapper au cœur de l’économie russe.

La devise russe a plongé de près de 30 % par rapport au dollar avant l’ouverture de la séance lundi après l’imposition de sanctions visant à paralyser la banque centrale russe. Pour sa part, la Bourse de Moscou est demeurée fermée sur ordre d’une banque centrale craignant un effondrement des cours.

Dorénavant, toute transaction avec l’institution monétaire russe est interdite par les États-Unis et leurs alliés. La sanction vise à la paralyser, du moins à restreindre sa capacité à mettre à contribution son imposante réserve de changes dans la défense de la devise russe. Elle a rapidement provoqué une ruée de la population vers les guichets automatiques et les bureaux de change.

Afin d’atténuer le choc, la Banque centrale a immédiatement et fortement relevé son taux directeur, le faisant passer de 9,5 à 20 %. Et afin d’éviter une hémorragie de capitaux, Moscou interdit aux résidents de transférer des devises à l’étranger. Il impose aux exportateurs de convertir en roubles 80 % de leurs revenus engrangés en devises étrangères depuis le 1er janvier, et de maintenir un ratio de 80 % de liquidités en roubles à l’avenir.

Au départ, les sanctions de nature financière visaient le gel des avoirs des oligarques et autres proches du régime. Selon Gabriel Zucman, professeur à l’Université de Californie, cité par l’Agence France-Presse, la moitié de la fortune des Russes les plus riches est détenue à l’étranger. Différentes estimations chiffrent les pertes des oligarques découlant des sanctions à 32 milliards de dollars américains, ce qui a provoqué une ruée vers les cryptomonnaies.

Les sanctions s’étendaient ensuite aux institutions financières sous forme d’une suspension de la plateforme d’échanges interbancaires SWIFT ciblée pour les banques russes n’étant pas partie prenante des contrats énergétiques, afin d’atténuer le choc sur une économie européenne dépendante du gaz russe, de ne pas provoquer de crise sur les marchés et de ne pas attiser la flambée des prix.

Cette troisième grande salve vise le cœur de l’économie. « L’inflation va flamber, le pouvoir d’achat va s’effondrer, les investissements vont s’effondrer », résume-t-on, ce qui ne peut qu’ajouter à la pression à l’interne sur Vladimir Poutine.

Déjà vendredi, la société d’analyses Capital Economics estimait que les sanctions allaient retirer cette année de 1 à 2 points de PIB sur un taux de croissance de 2,8 % prévu en janvier par le Fonds monétaire international. C’était avant le blocage des avoirs de la banque centrale et l’extension des exclusions du réseau SWIFT. En 2014, l’ancien ministre des Finances russe Alexeï Koudrine avait avancé qu’une exclusion complète de son pays de SWIFT serait susceptible d’entraîner « une contraction du PIB pouvant atteindre jusqu’à 5 % pendant l’année suivant l’imposition de la restriction ».

Sur l’inflation, Capital Economics évoquait une augmentation de l’ordre de 3 points. Elle atteignait les 8,7 % en janvier.

Effet limité

 

Il est indéniable que l’impact des sanctions est sans cesse plus ressenti. Les réserves de changes de la Banque centrale de Russie dépassaient les 640 milliards de dollars américains la semaine dernière selon les données officielles, soit un peu plus de 40 % du PIB russe, gonflées par l’explosion des prix du gaz et du pétrole. Si l’or et le yuan chinois (avec une présence cumulée de 35 %) ont pris du poids au fil des ans, plus de la moitié de la cagnotte reste libellée en euros, en dollars américains et en livres sterling, ce qui ne peut qu’affaiblir de beaucoup cette force d’intervention en soutien au rouble.

Une analyse d’AXA Investment reprise par le quotidien Le Monde fait toutefois ressortir le transfert progressif, au fil des ans, de la dette publique russe des mains des étrangers à celles des investisseurs russes. Pour sa part, le budget de l’État est à l’équilibre avec un baril de pétrole autour de 40 $US, alors qu’il gravite présentement autour des 100 $US. « En outre, seulement 50 % de ses exportations sont réglées en billets verts, contre 80 % en 2014. Surtout, principale source de devises, les exportations en matières premières demeurent épargnées. « La Russie continue pour l’instant de vendre son gaz et son pétrole sans encombre. À raison de 240 milliards de dollars d’exportations par an, soit 15 % de son PIB. »

S’ajoute l’effet tant craint de contagion à l’ensemble de l’économie venant de perturbations sur l’approvisionnement en matières premières, en produits agroalimentaires et en métaux critiques dans une conjoncture inflationniste déjà en surchauffe.

Les yeux sont désormais tournés vers la Chine et la Banque populaire de Chine. 

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