Sanctions boomerangs

L’effet boomerang des sanctions contre la Russie dicte leur sévérité et leur portée.

En réaction à l’offensive russe en Ukraine, les places boursières européennes ont connu jeudi l’une des plus mauvaises séances depuis mars 2020, perdant jusqu’à 5 % au pire de la journée. À la clôture, Francfort a perdu 4 %, Paris 3,8 %, Milan 4,2 %, Londres 3,9 %. La Bourse de Varsovie, principale place financière de l’Europe centrale et orientale, a chuté de plus de 10 %, et celle de Moscou s’est effondrée de plus de 35 %, ce qui porte la chute de l’indice RTS depuis le début de janvier à 53 %.

Wall Street était aussi bousculée en ouverture de séance, l’indice phare, le Dow Jones, tombant de 1,6 %, et l’indice élargi S&P 500, de 0,7 %. Les chasseurs d’aubaines se sont ensuite activés pour pousser les indices de référence en hausse à la fermeture, la perspective d’une Banque centrale se montrant moins ferme ayant compensé l’annonce de l’invasion, lit-on dans un texte de l’Agence France-Presse.

Mais au-delà des conséquences humaines, les craintes que les représailles à l’offensive russe alimentent une flambée inflationniste s’inscrivant dans la durée ont dominé la séance avec, pour incertitudes, les ambitions territoriales de Vladimir Poutine. Le prix du baril de pétrole a dépassé les 100 $US, autant pour le baril américain que celui de la mer du Nord, une première depuis 2014. L’aluminium et le blé battaient aussi des records.

Pour l’heure, les sanctions visent essentiellement la finance, les banques et l’économie russes. Elles ciblent un tarissement des sources de financement et appliquent des compressions sur les exportations de produits technologiques afin d’entraver le développement technologique et militaire, au moment où la Russie cherche à diversifier son économie pour réduire sa dépendance aux hydrocarbures. Et si le président russe semble insensible aux souffrances d’une population aux prises avec une inflation de plus de 8 % et une baisse du pouvoir d’achat qui varie entre 2 et 5 % par année depuis l’annexion de la Crimée, en 2014, les sanctions cherchent à faire la vie dure aux riches oligarques russes, proches de Vladimir Poutine.

Aller plus loin, notamment bloquer l’accès aux institutions financières russes du réseau interbancaire SWIFT, reste encore une option pour le président américain, qui se heurte toutefois à l’hésitation des Européens. Sans SWIFT, il serait plus difficile pour la Russie de percevoir des devises étrangères. Il pourrait en découler également une importante fuite de capitaux. Mais il pourrait être difficile, voire impossible pour Moscou d’honorer ses engagements à l’égard de l’ensemble des pays européens, ce qui secouerait le système financier européen, a-t-on déjà écrit.

Pour sa part, la portée des sanctions est à considérer selon la perspective où la Russie s’y est préparée. La banque centrale russe a accumulé les tonnes d’or et stocké l’équivalent de 620 milliards de dollars de réserves de change, qui s’ajoutent aux 190 milliards du fonds souverain, selon les chiffres publiés dans Le Monde. Une cagnotte comptant pour près de la moitié de son PIB, de quoi lui permettre d’amortir le choc des sanctions pendant un certain temps. Sans oublier le faible endettement du pays, dont la dette publique compte pour 16 % du PIB.

Risque de stagflation

 

Autre facteur, la Russie n’est pas sans miser sur le fait que plus fortes sont les sanctions, plus grand pourrait être l’effet collatéral sur les partenaires européens, pour les pays dépendants de l’importation de produits agricoles, voire pour l’économie mondiale.

Revenons aux chiffres. La Russie est la source de quelque 40 % de l’approvisionnement en gaz de l’Union européenne. À l’échelle mondiale, elle est le premier pays exportateur de gaz naturel (17,1 % de la production mondiale) et le deuxième exportateur de pétrole brut (12,1 %). La Russie et l’Ukraine sont également d’importantes productrices agricoles : leurs exportations combinées de blé, d’orge et de maïs représentent 21 % du total mondial.

En outre, la Russie et la Biélorussie comptent pour environ 20 % des exportations totales d’engrais, donc une part vitale pour la production alimentaire mondiale. Parallèlement, la Russie est l’un des plus grands producteurs mondiaux de métaux critiques.

Bref, toute perturbation de l’approvisionnement en ces produits aura une portée mondiale. D’abord sur les chaînes d’approvisionnement, ensuite sur la pression que subissent les prix dans une conjoncture inflationniste déjà en surchauffe, qui augmentera. Le risque de stagflation s’en trouve soudainement accru.

Sur la scène politico-économique, il en résultera forcément une intimité renforcée du couple sino-russe, qui a comme ennemis communs la démocratie en général et les États-Unis en particulier. Mais au risque d’une position de dépendance accrue à une économie dix fois plus grosse, selon la taille du PIB. Le média français L’Express rappelait que si la Chine est devenue le premier partenaire commercial de la Russie, si elle représente désormais le quart de ses importations, la Russie n’était que le 14e partenaire de la Chine en 2020, loin derrière les États-Unis et le Japon. Et à l’instar du modèle prévalant avec l’Europe, quand la Russie expédie principalement des hydrocarbures, la Chine lui vend des équipements et des machines à forte valeur ajoutée.

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