Tension géopolitique au zénith

L’escalade des tensions en Ukraine atteint son zénith avec l’ordre donné lundi à l’armée russe d’entrer dans les territoires séparatistes de l’Est ukrainien. Une incursion militaire russe aura des conséquences humaines certaines, mais également un impact économique asymétrique et à géométrie variable.

Les marchés boursiers se repliaient lundi. Les indices européens ont terminé largement dans le rouge : Paris a perdu 2 %, Milan 1,7 %, Francfort 2,1 %, et l’Euro Stoxx 50, indice européen de référence, a reculé de 2,2 %. Londres a mieux résisté (-0,4 %).

L’effet a été plus ressenti en Russie, où l’indice principal de la Bourse de Moscou, le RTS, plongeait de plus de 13 %, pour accentuer sa baisse à 24 % depuis le début de janvier. La devise russe dévissait également, un dollar s’échangeant pour 79,12 roubles.

Aux États-Unis les marchés étaient fermés lundi, en raison du Presidents’ Day.

Cette réaction contrastée des indices semble illustrer le poids asymétrique des sanctions que déclencherait une invasion de l’Ukraine sur une économie, celle de la Russie, se classant au 12e rang mondial selon le PIB (contre le 8e rang pour le Canada), et faisant face à un G7 revendiquant une taille économique 27 fois plus grande.

Les analystes européens parlent toutefois d’une asymétrie à géométrie variable, la Russie exportant plus de la moitié de ses hydrocarbures. En revanche, elle est la source de quelque 40 % des approvisionnements en gaz de l’Union européenne. Quant au poids de l’énergie dans ses échanges avec l’UE, la Russie y réalise le tiers de son commerce extérieur, mais compte pour à peine 5 % des échanges de bien. Ainsi, la Russie exporte surtout des matières premières, principalement des hydrocarbures, alors que l’UE lui fournit essentiellement des biens d’équipement, des produits transformés et de l’agroalimentaire.

D’où le choc ressenti sur le cours des matières énergétiques, qui n’est pas sans se répercuter sur l’économie mondiale.

À court terme, la dépendance de l’économie russe aux hydrocarbures lui permet d’engranger de fortes liquidités avec des prix de référence frappant à la porte des 100 $US le baril. Et pour ses importations, rien n’empêche Moscou de se tourner vers d’autres pays, comme la Chine, pays qui représentaient déjà, aujourd’hui, 23,7 % des importations russes en 2020.

Grands exportateurs

 

Gestion de placements Manuvie offre une perspective globale. À l’échelle mondiale, la Russie est le premier exportateur de gaz naturel (17,1 % de la production mondiale) et le deuxième exportateur de pétrole brut (12,1 %). La Russie et l’Ukraine sont également d’importants producteurs agricoles : leurs exportations combinées de blé, d’orge et de maïs représentent 21 % du total mondial.

En outre, la Russie et la Biélorussie comptent pour environ 20 % des exportations totales d’engrais, ce qui est vital pour la production alimentaire mondiale.

Parallèlement, la Russie est l’un des plus grands producteurs mondiaux de métaux critiques. Elle est le plus important exportateur de palladium (20,7 % du volume total) et se classe au deuxième rang pour ce qui est du cuivre affiné (7,1 %). Le pays détient également la troisième position pour le nickel (11,2 %) et l’aluminium (9 %).

Bref, toute perturbation sur l’approvisionnement de ces produits aura une portée mondiale. D’abord sur les chaînes d’approvisionnement, ensuite sur un accroissement de la pression sur les prix dans une conjoncture inflationniste déjà en surchauffe.

Parmi les répercussions sérieuses, Manuvie évoque la hausse des prix des aliments et de l’énergie. La situation budgétaire pourrait également se détériorer si les gouvernements augmentaient les subventions afin de contenir l’inflation et d’alléger le fardeau des ménages à faible revenu. Enfin, « le risque d’un choc de liquidité découlant d’une combinaison d’un choc de la demande, d’un choc de l’offre et d’une ruée vers les valeurs sûres exposerait les économies vulnérables très endettées à un choc du crédit intérieur ou du financement externe ».

Préparée aux sanctions

 

La Russie s’est également préparée aux sanctions. La banque centrale a accumulé les tonnes d’or et stocké l’équivalent de 620 milliards de dollars de réserves de change et aux 190 milliards du fonds souverain, selon les chiffres publiés dans Le Monde. Une cagnotte comptant pour près de la moitié de son PIB, de quoi lui permettre d’amortir le choc des sanctions pendant un certain temps.

Quant à la menace de sortie du système de transaction internationale SWIFT, sous influence américaine, l’euro est devenu la première devise accumulée avec environ 32 % des réserves de change. Suivent l’or (22 %), le dollar (16 %) et le yuan chinois (13 %), relève La Croix. La dédollarisation s’est accélérée depuis que le dollar américain comptait pour 40 % des réserves en 2018.

Sans Swift, il sera plus difficile pour la Russie de percevoir des devises étrangères. Il pourrait en découler également une importante fuite des capitaux. Mais il pourrait lui être difficile, voire impossible, d’honorer ses engagements à l’égard de l’ensemble des pays européens, ce qui secouerait le système financier européen, ajoute-t-on.

Reste à se demander si, à moyen terme, la Russie a les moyens des sanctions. « Les plus terribles seraient de l’exclure du système financier mondial ou d’imposer un embargo. Pas sûr que l’économie russe, qui affiche déjà une inflation de plus de 8 %, ait les reins suffisamment solides pour y faire face », lit-on dans Le Monde.

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