Emploi sous haute tension

Le marché du travail québécois amorce 2022 sous haute tension.

Contrairement au phénomène mesuré aux États-Unis, il n’y a pas de « Grande Démission » au Québec. Du moins, les données disponibles ne laissent pas présager qu’il y aurait eu davantage de départs volontaires à la retraite en 2021, écrit Mia Homsy, p.-d.g. de l’Institut du Québec (IDQ), dans le rapport Bilan 2021 de l’emploi au Québec : Transformations sectorielles et déficit de compétences en vue publié jeudi.

Ainsi, le portrait global du bilan 2021 indique qu’« entre décembre 2020 et décembre 2021, les travailleurs sont massivement retournés à l’emploi (+156 900) et le nombre de chômeurs a chuté (-94 900) ». La pandémie aura toutefois entraîné des déplacements bien ressentis d’une industrie à l’autre. Des secteurs plus durement affectés par les restrictions sanitaires vers ceux plus stables comme l’enseignement, les services professionnels, la finance et les assurances, et les administrations publiques.

La tension demeure donc forte sur le marché du travail. D’ailleurs, les données publiées mercredi par l’Institut de la statistique du Québec (ISQ) indiquent que le nombre d’emplois au Québec a atteint 4 269 000 en 2021, soit une hausse de 169 400 ou de 4,1 % par rapport à une année 2020 qui avait encaissé une baisse de 208 500 emplois. Il y avait environ 280 000 personnes au chômage l’an dernier, comparativement à près de 400 000 en 2020, et le nombre de postes vacants a explosé de quelque 50 % par rapport à 2019 pour atteindre une moyenne de 193 000 aux trois premiers trimestres.

Les enjeux seront nombreux en 2022. D’abord, celui portant sur les hausses salariales. Selon l’ISQ, la rémunération horaire moyenne des employés québécois a augmenté de 2,2 % l’an dernier, à 28,81 $. L’on parle d’une progression qui est loin de témoigner de la vigueur d’une reprise économique amplifiant l’effet de rareté de main-d’œuvre, de pénurie sectorielle et d’une poussée inflationniste. L’Institut du Québec fait remarquer que les hausses salariales se sont accélérées en fin d’année pour afficher une variation annuelle moyenne de 3,4 %, mais…

Le salaire réel, déduction faite de l’inflation, a constamment augmenté au Québec depuis la crise financière de 2008-2009. Or, la tendance s’est inversée durant la pandémie. Et bien que les salaires progressent plus rapidement depuis la mi-2021, leur croissance demeure inférieure à celle de l’inflation, souligne l’IdQ.

Un autre enjeu porte sur la capacité des entreprises à combler leurs besoins en main-d’œuvre et à retenir leurs employés. « Les secteurs de la restauration, de l’hébergement et du commerce de détail pourraient devoir faire face à des difficultés de recrutement persistantes, et être même contraints de revoir leur modèle d’affaires et leur organisation du travail bien au-delà de la pandémie. »

Afin de répondre à leurs difficultés de recrutement, nombre d’employeurs abaissent leurs exigences d’embauche, notamment en matière de scolarité. Statistique Canada en faisait un exergue en décembre. De novembre 2019 à novembre 2021, l’emploi global dans les professions qui requièrent habituellement une formation universitaire a progressé de 12,3 %. Dans l’intervalle, le nombre de travailleurs qui occupent ce genre d’emplois, mais qui ont un diplôme d’études secondaires ou moins a augmenté de 43,4 %.

Dit autrement, « parmi les travailleurs qui ont récemment commencé un emploi qui requiert habituellement une formation universitaire, la proportion d’entre eux qui détenaient un diplôme d’études secondaires ou moins s’est élevée à 9,6 % en novembre, en hausse par rapport à 4 % en novembre 2019 ». Ce qui n’est pas sans soulever un impératif de la formation compensatoire en cours d’emploi, à défaut de quoi il pourrait en résulter des risques sur le plan de la compétitivité des entreprises, croit l’IdQ.

S’y greffent les répercussions de la formule hybride qui s’impose sur le marché du travail. « Les emplois qui ne permettent pas cette flexibilité pourraient perdre en popularité auprès des travailleurs. »

Et si le Québec n’est pas touché par la « Grande Démission », il n’en demeure pas moins placé devant une baisse importante du taux d’activité dans le segment les travailleurs dits expérimentés, soit ceux âgés de 55 ans et plus. On observe dans ce groupe que la situation des femmes se veut préoccupante, puisqu’elles sont beaucoup plus nombreuses (-25 700) que les hommes (-9400) à avoir quitté la population active depuis décembre 2019. « Si plusieurs décident de profiter de la situation pour se retirer définitivement, les ramener pour combler les besoins de main-d’œuvre représentera un défi de taille », écrit l’IdQ.

Reste le phénomène de vieillissement de la population et les besoins en matière de travailleurs hautement qualifiés appelés à s’intensifier avec, en parallèle, près d’un salarié sur cinq occupant un emploi qui présente un risque élevé d’automatisation.

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