Le dernier voyage de la dame en noir

Sa timidité se révélait d’abord dans son toupet qui lui couvrait une partie du visage, comme si elle avait voulu s’effacer, pour demeurer dans sa bulle, loin des menaces du monde extérieur. Il me semble avoir toujours connu Marie-Claire Blais, sa frêle silhouette, l’âpreté de sa prose. Ses romans trônaient dans la bibliothèque familiale, et je m’en régalais. Puis j’ai suivi son œuvre, même dans ses replis les plus obscurs.

Une saison dans la vie d’Emmanuel, avec sa fureur de jeunesse, avait éclaboussé nos lettres avant de valoir à l’autrice le prix Médicis en 1966. Au début de la Révolution tranquille, Marie-Claire Blais y jetait des mots de libération rageuse sur une société en train de secouer ses chaînes. Longtemps, son cri du cœur anticonformiste fut enseigné dans les écoles. Aujourd’hui…

Mercredi matin, j’entendais un animateur de radio buter sur son nom, avant d’ajouter en substance : « Mon collègue dit que c’était une des plus grandes écrivaines québécoises du XXe et du XXIe siècle. » Lui ne la connaissait visiblement pas. On est peu de chose… Même cette dame en noir qui se hissait jusqu’aux étoiles en embrassant les mille tourments de la condition humaine.

À 82 ans, à Key West, repaire floridien où elle voisinait son ami Michel Tremblay, cette femme secrète mais imprégnée du monde, cette grande militante pour les droits de la communauté LGBT et des minorités mises à mal, cette chantre de la francophonie, cette écorchée vive, cette énigme s’est éteinte. L’écrivaine de plus de trente romans, dont dix de la puissante série Soifs, celle qu’on croisait à Montréal et à Paris, et qui vous lançait d’une voix douce « Je n’aime pas me définir face aux autres. La réalité est tellement changeante » s’est effacée du paysage. On se sent tout appauvris.

À 20 ans, cette fille qui aimait l’ombre avait été propulsée sous les projecteurs en pleine Grande Noirceur de 1959 avec La belle bête, premier roman tissé de haine et de folie, qui égratignait l’institution de la famille et qui refusait de s’agenouiller devant un dieu. Scandale en la demeure ! La beauté et la monstruosité s’y confondaient. « Le beau n’est que le commencement du terrible », avait écrit Rainer Maria Rilke. Ça semblait préfigurer son œuvre.

Intériorité farouche

Marie-Claire Blais chercha bientôt à se fondre dans d’autres décors, pour fuir les regards qui brûlaient son intériorité farouche. Elle avait des semelles de vent, se posait aux États-Unis, un temps en France, revenait au Québec, en Estrie ou à Montréal, vite apparue, tôt disparue. Internationaliste, mais ancrée en son sol natal dont elle aura observé les avancées et les dérives durant tant de décennies. « Nous devons absolument conserver une ouverture sur les autres peuples. Le régionalisme refermé sur lui-même, ça me fait peur », m’avait-elle confié. Marie-Claire Blais a connu le duplessisme, voyez-vous.

Cette fille de Québec, née en 1939 au sein d’une famille ouvrière, avait eu la vocation précoce. Dès l’âge de 12 ans, 13 ans, elle envoyait ses recueils de poésie aux éditeurs. « Qui les refusaient », me précisait-elle.
Marie-Claire Blais dut laisser l’école, tâter du travail à l’usine, mais elle écrivait sans répit. Depuis que le père
Georges-Henri Lévesque, mécène et fondateur de la Faculté des sciences sociales de l’Université Laval, l’avait encouragée à publier le brûlot qu’est La belle bête, la littérature de courage et de conviction fut sa demeure jusqu’au bout.

Nouvelles, romans (trois adaptés au cinéma), poèmes, pièces de théâtre… En 60 ans, elle aura abondamment touché à tous les registres. J’adorais les accents durassiens de son Le sourd dans la ville (1987), galerie de paumés magnifiques dans un hôtel de fin du monde. Perfectionniste, polissant son style, bientôt abonnée aux longues phrases sans ponctuation ni paragraphes, elle aura perdu au combat des admirateurs essoufflés. Nourrie de son amour pour Proust, dont elle affirmait relire sans cesse la sublime Recherche, sa prose ne laissait plus en fin de parcours au lecteur le luxe de respirer, mais les braves s’émerveillaient. Que d’ampleur et de poésie ! Que de lucidité sans fard dans ses descriptions des damnés de la terre, dont elle épousait chaque guerre et chaque naufrage ! « Il faut s’incliner devant quelqu’un qui revient de l’enfer », écrivait dans Mai au bal des prédateurs en 2010 cette grande tragédienne.

Renvoyant sept ans plus tard dos à dos les victimes et les bourreaux, Marie-Claire Blais précisait dans Des chants pour Angel craindre le jour où « les machines à destruction recouvriraient tout essor humain, spirituel ou artistique de son infernale clameur », tandis que l’art en mourrait. Aujourd’hui, ses craintes apocalyptiques résonnent dans notre monde déboussolé, qui découvrira bientôt sans sa lanterne — hélas ! — où ses aveuglements vont le mener.

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