La culture à l’école

On a annoncé cette semaine deux bonnes nouvelles en éducation. La première est un projet de loi sur le Protecteur national de l’élève ; la deuxième, un ensemble de mesures visant à renforcer les liens entre l’école et la culture.

Faute de bien connaître le sujet, je n’aurai rien à dire sur la première annonce. Mais la deuxième interpelle le philosophe. Je prédis que des défis importants nous attendent et je pense que nous devrions bien nous y préparer. Ma réflexion, vous le verrez, me conduit à une conclusion peut-être inattendue, mais qui me semble s’imposer.

La culture à l’école

Avec toutes les nuances qu’appellent notamment l’âge des enfants et les sujets qu’on pourrait traiter, il est crucial de penser l’école comme un lieu qui est relativement à l’abri de certains débats sociaux contemporains et qui, partant, exige de nous bien des choses. Les enfants, arrivés neufs dans un monde vieux, pour parler comme Hannah Arendt, viennent s’y éduquer et recevoir par là ce qui leur permettra, à leur tour et le moment venu, d’innover et de renouveler le monde.

Cela se vérifie par le rapport de l’école à la culture et même par les sorties culturelles qu’elle propose. L’adulte choisit où il veut aller — disons au musée ; l’école a sélectionné cette sortie pour l’élève (et l’a fait pour, on l’espère, de bonnes raisons pédagogiques), et celui-ci doit y aller. L’adulte visite l’exposition comme il le veut et la quitte quand il le veut ; l’élève y arrive préparé et avec des tâches à accomplir. L’adulte peut ensuite n’en toucher mot à personne ; du travail sur le sujet de l’exposition attend sans doute l’élève à son retour à l’école.

Quelle culture fera-t-on connaître ? Quelle culture fera-t-on visiter hors de l’école — ou y invitera-t-on ? Ces décisions reposent en grande partie sur l’idée qu’on se fait de la mission de l’école, mais aussi sur le sens du mot « culture ».

La culture au sens anthropologique

Un premier sens, anthropologique, la conçoit comme des manières de penser et d’agir propres à un groupe. Dans toute société, cela a sa place à l’école, y compris dans une société multiculturelle comme la nôtre. Mais quelle place ? Et quoi exactement ? Cela demande réflexion et justification.

Il est cependant clair que la seule existence de telle ou telle composante culturelle ne suffit pas à en justifier l’inclusion à l’école, de même que le simple fait qu’un ouvrage pour enfants soit signé d’un auteur appartenant à une minorité culturelle (ou en parle) ne rend pas son inclusion dans une bibliothèque scolaire nécessaire.

Dans tout ce dossier, complexe, la mission de socialisation de l’école pèse d’un grand poids, qui demande à être pris en compte. Mais il n’est pas nécessaire d’être devin pour prévoir que nous aurons ici des débats parfois épineux et difficiles. Discrimination positive contre méritocratie, appropriation culturelle, nationalisme décrié comme identitaire, racisme, et autres sujets polémiques nous attendent au tournant, comme autant de possibles obstacles…

La haute culture

Un deuxième sens du mot « culture » est cette fois plus en lien direct avec la mission première de l’école : faire accéder au savoir. On entre ici dans cet univers dans lequel réclame sa place ce que l’humanité a dit et fait de mieux, ou du moins ce qu’on peut légitimement tenir pour tel.

La mission culturelle de l’école, cette fois, est d’initier aux grandes œuvres, de les faire connaître et, souhaite-t-on, aimer, celles de partout, certes, mais aussi et surtout celles de la culture à laquelle appartient l’école, dans le cas présent, la culture québécoise.

Le programme scolaire fait ou devrait faire à tout cela une grande part, et la culture qu’on va rencontrer hors de l’école ou qu’on y invite, c’est d’abord elle. Ce nécessaire travail est la mission propre de l’école. L’accomplir correctement est aussi une question de justice : de trop nombreux enfants n’ont pas les grands avantages que procurent certaines origines familiales pour accéder à cet univers.

On peut espérer que de bons choix de rencontres entre les élèves et la haute culture seront faits. Un élément crucial est ici le programme d’enseignement, qui doit être riche et correctement transmis.

L’école, ayant appris aux élèves des choses importantes sur l’art du XXe siècle, a organisé une visite à une exposition consacrée à Miro — ou à Borduas ; ayant enseigné la poésie francophone du XIXe siècle, elle a organisé une conférence sur Nelligan. Et ainsi de suite. On est ici bien loin, on en conviendra, d’une discussion sur l’opportunité de modifier l’accord du participe passé employé avec « avoir ».

L’école a donc un rôle à jouer dans tout cela, mais la collectivité aussi, notamment en définissant le programme enseigné et en s’assurant qu’il l’est correctement.

Toutes ces ambitions supposent cependant un véhicule, un moyen de transmission, par lequel la communication a lieu : et ce véhicule, c’est la langue. C’est par elle qu’on accède à la culture anthropologique et à la haute culture. En ce moment, notre langue (dois-je vraiment donner des exemples) est mal en point, pour ne pas dire méprisée. L’école peut aider. Mais de bonnes décisions collectives sont aussi indispensables pour nourrir cette culture, la faire connaître et aimer, préparer l’élève à l’habiter et l’enrichir.

Comment expliquer dès lors que le gouvernement en place refuse de rendre obligatoire la fréquentation du cégep français pour les allophones et les francophones ? Si la défense et la promotion de la culture, dans les deux sens du mot, sont une des tâches de l’école, cette inaction devant l’état du français chez nous est entièrement inexplicable.

Pour ne pas dire plus…

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