Le cowboy

C’est un portrait presque idyllique de l’économie québécoise que le ministre des Finances, Eric Girard, a brossé jeudi. La croissance et les revenus de l’État sont plus élevés que prévu, ce qui minimise le risque d’une nouvelle cure d’austérité, l’écart de richesse avec l’Ontario rétrécit et le retour à l’équilibre budgétaire pointe à l’horizon.

Bien sûr, certains secteurs tardent à se relever de la pandémie, la pénurie de main-d’œuvre et la hausse du coût de la vie demeurent préoccupantes malgré les mesures annoncées, mais l’avenir semble prometteur et le « vrai » budget que M. Girard présentera au printemps prochain le démontrera sans doute plus concrètement aux contribuables.

Il a déclaré, sans rire, ne jamais avoir pensé à l’élection d’octobre 2022 durant les douze derniers mois, mais il serait étonnant qu’il n’y pense pas au cours des quatre prochains. Sinon, d’autres vont le faire pour lui.

Au Québec, le taux de fermetures d’entreprise en raison de la crise sanitaire a été plus faible que partout ailleurs au Canada. Les nouveaux programmes d’aide créés par le ministère de l’Économie et Investissement Québec ont assurément contribué à ce succès.

Tout le monde reconnaît la compétence et le dynamisme de Pierre Fitzgibbon. C’est son côté cowboy qui demeure agaçant. Depuis qu’il est entré en politique, il persiste à croire que les règles sont faites pour les autres et à considérer ceux qui lui reprochent son comportement comme des gens qui s’enfargent dans les fleurs du tapis ou qui ne comprennent rien à l’économie.

Son refus de se conformer au code de déontologie des élus à l’Assemblée nationale, malgré les blâmes répétés de la commissaire à l’éthique, lui a déjà valu une exclusion temporaire du Conseil des ministres, mais il est clair qu’il entend continuer à faire de la politique comme s’il œuvrait toujours dans le monde des affaires.

Cette fois, c’est la vérificatrice générale qui lui a tapé sur les doigts. Dans le rapport qu’elle a présenté cette semaine, Guylaine Leclerc lui reproche d’avoir ignoré les critères d’admissibilité prévus dans les programmes d’aide aux entreprises durant la pandémie et d’avoir utilisé son pouvoir discrétionnaire pour en favoriser certaines qui n’y répondaient pas.

Dans un de ces programmes, 10 des 22 projets sur lesquels elle s’est penchée ont bénéficié d’un prêt ou d’une garantie de prêt même si les critères n’étaient pas respectés. Mme Leclerc ne dit pas que ces projets n’étaient pas bons, mais cela a eu pour effet que d’autres entreprises ont renoncé à réclamer de l’aide précisément parce qu’elles n’y répondaient pas.

Dans un autre programme, l’analyse des dossiers était basée sur des critères différents d’une MRC à une autre et les montants accordés, également assortis de conditions différentes, n’étaient pas toujours justifiés. Si bien qu’un projet refusé dans une MRC aurait très bien pu être accepté dans une autre.

Pas plus que pour ses manquements au code d’éthique, M. Fitzgibbon n’est soupçonné d’avoir tiré un quelconque avantage personnel des choix qu’il a faits, mais il y a certainement un problème de transparence et d’équité.

À l’Assemblée nationale, le ministre a pris de haut la députée solidaire de Mercier, Ruba Ghazal, qui voulait savoir quelles entreprises il avait privilégiées. « De toute évidence, elle ne comprend pas comment le système fonctionne », a-t-il déclaré, qualifiant de « récréation » les réactions indignées sur les banquettes de l’opposition, avant d’inviter Mme Ghazal à « faire ses devoirs ».

Elle ne faisait pourtant que reprendre les observations faites par la vérificatrice générale, à qui on ne peut certainement pas reprocher de ne pas comprendre comment fonctionne l’administration publique.

Cette arrogance est pleinement assumée. Dans une entrevue accordée au Journal de Montréal en septembre dernier, M. Fitzgibbon avait déclaré ceci : « Me faire poser des questions de 45 secondes par du monde qui ne sait pas de quoi il parle, ça me dérange. »

En octobre 2018, le premier ministre Legault a demandé à celles et ceux qu’il avait invités à faire partie de son cabinet de faire preuve d’humilité. De toute évidence, M. Fitzgibbon n’a pas saisi le message.

Depuis le début, M. Legault a fait preuve de la plus grande patience envers lui. Certes, il apprécie ses services au plus haut point, mais il doit aussi se souvenir qu’à ses débuts en politique, il voyait lui-même la période des questions comme une perte de temps.

Il a cependant compris qu’il n’atteindrait jamais le sommet s’il refusait de se plier aux exigences de la démocratie parlementaire. M. Fitzgibbon n’a pas les mêmes ambitions et il se trouve manifestement à son goût dans son habit de cowboy.

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