Ma mère lectrice

Le Québec vient de perdre une fidèle lectrice. Ma mère, hélas, a rendu son dernier souffle le 3 novembre dernier, à midi, à l’âge de 77 ans. Fille d’un petit notable de village — mon grand-père adoré —, elle détenait un brevet C d’enseignement et a travaillé sa vie durant comme secrétaire dans le CHSLD où elle a rendu l’âme. C’était une femme modeste, qui aimait, dans l’ordre, sa famille, la littérature, le cinéma et les chansons en français. Je ne me souviens pas d’une seule journée où elle n’a pas lu.

Dans Le livre de ma mère (1954), chef-d’œuvre d’Albert Cohen que je relis avec émotion ces jours-ci, le grand écrivain suisse d’origine juive évoque avec une bouleversante intensité le souvenir de sa chère disparue. « Pleurer sa mère, écrit-il, c’est pleurer son enfance. L’homme veut son enfance, veut la ravoir, et s’il aime davantage sa mère à mesure qu’il avance en âge, c’est parce que sa mère, c’est son enfance. J’ai été un enfant, je ne le suis plus et je n’en reviens pas. »

Comme lui, avec la mort de ma mère, je reviens vers mon enfance, vers ma jeunesse, et j’y retrouve la source vive de mon attachement viscéral à la littérature. Ma mère, comme celle de la ritournelle, chantait toujours, mais elle lisait, surtout, parce que, pour elle, lire allait de soi, faisait partie de sa vie, comme se faire à manger.

Ma littérature jeunesse, c’est elle, qui me lit les contes de Perrault, des Grimm et d’Andersen ; c’est elle qui s’amuse à nous lire, à mon frère et à moi, Les malheurs de Sophie, de la comtesse de Ségur ; c’est elle, surtout, alors que je suis devenu un adolescent lecteur, qui me parle avec enthousiasme de ses incessantes lectures.

Ma mère ne m’a jamais dit que je devais lire, que c’était important pour la réussite scolaire et tout le reste qui va généralement avec le discours motivationnel lié à cette activité. Elle n’a pas eu besoin de le faire ; je n’ai eu qu’à la regarder agir pour comprendre qu’on ne pouvait pas bien vivre sans lire. Ce ne sont pas les incitations ronflantes qui donnent le goût de la lecture ; c’est l’exemple.

Ma mère lisait de tout, avec une prédilection pour les auteurs français réalistes. Elle ne dédaignait pas les romans sentimentalistes d’un auteur comme Guy des Cars, que sa propre mère lui prêtait, elle adorait la saga Les Jalna (1927-1960), de la Canadienne Mazo de la Roche, elle avait été captivée par sa lecture de Nous étions les Mulvaney (1998), de la troublante Joyce Carol Oates, elle avait lu avec un étonnant intérêt L’histoire des Molson (L’Homme, 2001), rédigée par une descendante de la famille et elle prisait l’élégante prose philosophique d’André Comte-Sponville. Ses préférés, toutefois, demeuraient, sans contredit, Pagnol et Maupassant.

Dans le journal intime qu’elle m’a légué, et que je découvre depuis trois semaines la larme à l’œil, mais avec une immense gratitude, ma mère s’adresse directement à Pagnol — « Marcel », écrit-elle amicalement — pour lui dire qu’elle a hâte de lui serrer la main et de lui dire merci d’avoir créé « de si belles choses, si délicates, si pleines de tendresse ».

Elle rédige cette entrée en 1996, alors qu’elle vient de revoir pour la ixième fois la Trilogie marseillaise. « J’ai vu ces grands acteurs revivre dans ma télévision, note-t-elle, emballée. C’est comme s’ils étaient encore vivants et qu’ils jouaient pour moi. J’étais Fanny, Marius, César et même Panisse. »

Adolescent, je résistais à ses invitations à regarder avec elle les films de Pagnol. Heureusement, plus tard, j’ai dit oui et je me souviendrai éternellement de sa profonde et douce émotion, et de la mienne, devant La femme du boulanger. Précieuse passion de ma mère, qu’elle m’a transmise sans cérémonie, pour la littérature et pour le cinéma subtils, sans exclusion de la farce puisqu’elle aimait aussi les films de Louis de Funès.

Ma mère avait le sens de la miséricorde. Cette clémence — prénom de sa mère et de sa petite-fille — lui venait certainement, pour une part, de sa foi chrétienne. Elle lui venait aussi, j’en suis convaincu, de sa lecture des romans et nouvelles de Maupassant. Ma mère catholique, élevée par un père plutôt rigoriste en matière de mœurs, aimait les prostituées magnifiques de l’écrivain normand, ses personnages troubles, condamnés par le sort à l’usage du sens pratique plutôt qu’au respect des principes ; elle aimait l’histoire des Hautot père et fils, dans laquelle le premier, mourant, confie sa maîtresse à son fils, qui tombe sous le charme. Ma mère savait vivre parce qu’elle était lectrice.

« Fils des mères encore vivantes, n’oubliez plus que vos mères sont mortelles, écrit Albert Cohen. Je n’aurai pas écrit en vain, si l’un de vous, après avoir lu mon chant de mort, est plus doux avec sa mère, un soir, à cause de moi et de ma mère. » Ne t’en fais pas, maman : si Dieu existe, c’est sûr qu’il aime lire.

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