Les gens heureux

Un événement rare a marqué le 10e anniversaire de la CAQ la fin de semaine dernière. Quelques militants ont osé se montrer critiques des politiques du gouvernement Legault en matière d’environnement, en particulier le troisième lien.

Il est vrai que le premier ministre a lui-même reconnu récemment que ce projet « n’est pas en ligne avec les objectifs » de réduction des émissions de GES que le Québec s’est donnés.

Depuis la fondation du parti, les réunions de la CAQ ressemblent plutôt à des festivals de la tarte aux pommes. Tout-le-monde-il-est-beau, tout-le-monde-il-est-gentil, surtout le chef. Les gens heureux n’ont pas d’histoire, paraît-il. Au grand dam des journalistes, un peu nostalgiques de la foire d’empoigne à laquelle donnait jadis lieu chaque rassemblement péquiste. Heureusement, les libéraux semblent avoir pris goût à la chicane.

Encore une fois, il n’y avait aucune matière à litige dans les propositions sur les régions qui ont été soumises au conseil général caquiste. Il est bien difficile de s’opposer au transfert d’emplois publics en région, à moins d’en faire soi-même les frais, ou encore à l’aide au développement économique dans les municipalités rurales. Discuter de langue ou de santé aurait peut-être assombri la fête.

En réalité, on devrait se réjouir d’entendre quelques voix dissidentes s’élever au sein de la CAQ. C’est peut-être le signe qu’elle commence à devenir un vrai parti plutôt qu’une sorte de fan-club. Il ne serait pas normal qu’elle appuie sans la moindre réserve un projet qui est rejeté massivement en dehors de la région de Québec.

  

L’approche de l’élection et la domination sans partage qu’exerce présentement la CAQ ne favorisent évidemment pas le questionnement. Ces quelques bémols ne constituent pas même l’ombre d’une remise en question du leadership du premier ministre Legault, qui jouit toujours d’une autorité aussi incontestée que, tiens, Maurice Duplessis.

C’est à une véritable démonstration d’affection qu’il a eu droit à Trois-Rivières, et il y a visiblement été sensible. De René Lévesque à Lucien Bouchard, en passant par Robert Bourassa et Jacques Parizeau, d’autres leaders très estimés ont dû mettre de l’eau dans leur vin pour apaiser leurs militants, parfois même beaucoup. Cela viendra peut-être un jour, mais on est encore loin de là.

Pour le moment, la CAQ a des problèmes de riche. Même à dix mois de l’élection, M. Legault n’a pas jugé utile d’attaquer ses adversaires, si ce n’est une ou deux allusions sans grande méchanceté à « certaines oppositions ». Sans doute emporté par l’enthousiasme, il a vanté sa « dream team », ajoutant même qu’il y avait, au sein de son caucus, suffisamment de talents pour former un deuxième Conseil des ministres.

La récolte que lui prédisent les sondages pourrait néanmoins constituer un sérieux casse-tête au lendemain de la prochaine élection. Même en étirant à la limite de la décence le nombre de ministres, il y aura nécessairement des laissés-pour-compte, qui accepteront mal que leurs mérites soient si mal reconnus.

  

En invoquant une certaine tradition, qui n’a pas toujours été respectée, on peut toujours déplorer le manque d’élégance du premier ministre, qui n’entend pas donner au chef du PQ, Paul St-Pierre Plamondon (PSPP), la chance de faire son entrée à l’Assemblée nationale à l’occasion de l’élection partielle dans Marie-Victorin.

La situation quasi désespérée de PSPP suscite sans doute la sympathie, mais les fédéralistes, dont fait maintenant partie M. Legault, n’ont pas le monopole de la mesquinerie. En juin 1985, le PQ avait bien tenté de bloquer Robert Bourassa, qui était de facto le chef de l’opposition officielle, en présentant une candidate à l’élection partielle dans Bertrand. La manœuvre avait échoué temporairement, M. Bourassa ayant été battu dans la même circonscription six mois plus tard, mais ce n’était pas faute d’avoir essayé.

Si ce n’est la noblesse d’âme, c’est peut-être son intérêt qui devrait retenir M. Legault de programmer la mort du PQ. Si la frustration que provoque le nationalisme mou de la CAQ ne peut pas s’exprimer à l’Assemblée nationale, elle trouvera un autre exutoire, peut-être moins souhaitable.

Au reste, des députés désœuvrés, comme le sont ceux du parti au pouvoir qui ne sont pas ministres, sont une source de problèmes, surtout quand ils sont nombreux. Certains finissent même par se découvrir une conscience, que choquent des décisions prises sans eux. Il y a des limites à les occuper dans des comités bidon qui produisent des rapports destinés aux tablettes.

En attendant, on peut comprendre les caquistes de vouloir profiter du moment présent. Il est bon de faire provision de bons souvenirs en attendant les jours plus sombres qui finissent toujours par venir.

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