Minsk-Varsovie, conflit régional

La provocation est claire, et les complicités probables. Un rappel des événements des 15 derniers mois permet de comprendre ce qu’il se passe à la frontière biélorusso-polonaise, avec les ficelles russes autant qu’européennes.

Devant une déferlante de protestations à la suite des élections grossièrement truquées du 9 août 2020, le régime d’Alexandre Loukachenko, despote au pouvoir depuis près de trente ans en Biélorussie (ou Bélarus), a opté pour la fuite en avant répressive. Une répression d’autant plus forte que l’opposition dans ce pays assoupi, à l’identité incertaine entre Russie et Europe, s’était, l’an dernier, réveillée, enhardie et organisée comme jamais auparavant.

La répression, au cours de laquelle des dizaines de milliers de personnes ont été arrêtées, certaines brutalisées et parfois tuées, a eu raison, restrictions pandémiques aidant, de la mobilisation populaire. Les grandes figures de l’opposition comme Svetlana Tikhanovskaïa ont pris le chemin de l’exil.

Mais la médiatisation du soulèvement démocratique biélorusse a été réussie : une vague de réprobation mondiale, assortie de sanctions économiques, a suivi.

Loukachenko s’est accroché, s’appuyant notamment sur le « grand frère » russe. Grand frère échaudé par les « révolutions de couleurs » (Géorgie, Ukraine) dans lesquelles, depuis vingt ans, Moscou n’a jamais pu voir que « la main des impérialistes » (dans un monde où tout est toujours manipulé de l’extérieur), mais jamais des mouvements sociaux authentiques avec des causes internes, nationales.

Avec l’aide de Moscou, il s’est donc accroché, mais accuse le coup. Les sanctions ont fait mal. Le vieux dictateur a été piqué dans son orgueil et a décidé — avec les encouragements probables du « grand frère » — de se venger.

Voilà l’explication et l’origine probable, triviale et plausible, de ce plan qui consiste à déstabiliser le voisin polonais, État membre de l’Union européenne. En utilisant les migrants de pays tiers… sinon comme chair à canon, du moins comme « torpilles déstabilisantes ».

Ce plan en forme de vengeance a consisté à rassembler des milliers de ressortissants de pays désespérés et désespérants (Syrie, Irak, Yémen, Afghanistan) où les candidats à l’exil ne manquent pas, et qui sont prêts à tout pour partir.

Avec des passeurs complices à Damas, à Souleymanieh dans le Kurdistan irakien, ou encore en Turquie, on les a alléchés moyennant paiement (plusieurs milliers de dollars par personne). On les a fait venir à Minsk — depuis fin octobre, un avion bondé par jour en provenance de Damas ! — pour les transporter ensuite à la frontière polonaise, en leur disant : « À partir de là, vous serez en Europe et n’aurez qu’à demander l’asile politique. »

Si tout était si simple ! Les « poissons » à cette cruelle arnaque n’ont malheureusement pas manqué. Les voilà aujourd’hui, par milliers, entassés dans le no man’s land sous zéro de la forêt entre Pologne et Biélorussie, pions innocents d’une « guerre hybride » d’un genre nouveau (« guerre hybride », « attaque hybride » : expressions utilisées à Varsovie et à Bruxelles).

La Pologne là-dedans ? Elle a le beau rôle et excelle dans la victimisation, d’autant que, pour le coup, il s’agit effectivement d’une attaque « hybride » et déstabilisante, par un État hostile sur son front est.

Ce qui n’excuse pas tout : le 14 octobre, son Parlement avait adopté une loi — contredisant les conventions internationales sur l’aide et l’accueil aux réfugiés — qui autorise les renvois secs et immédiats de l’autre côté de la frontière… y compris la nuit dans une forêt sauvage et par dix degrés sous zéro : inhumain.

On peut aussi rappeler que la Pologne est critiquée depuis plusieurs années, à Bruxelles, pour sa dérive antidémocratique, son embrigadement des médias et les nominations d’amis du régime aux plus hauts tribunaux du pays.

Varsovie a en outre refusé tout partage des migrants dans le cadre de l’Union, comme l’ont plusieurs fois demandé l’Allemagne et l’Italie après 2015.

Malgré cet antagonisme, qui a valu à la Pologne la rétention de transferts d’argent de l’Union européenne, on a entendu, ces derniers jours, un concert de déclarations solidaires venues de Bruxelles et d’autres capitales…

La Pologne, mouton noir — avec la Hongrie — de l’Europe supranationale, démocratique et libérale telle que vue par les commissaires de Bruxelles… devient dans cet épisode un avant-poste de « l’Europe libre » face aux assauts venus de l’Est ! Ironique retour des choses.

Quant à Moscou : sa complicité avec le régime Loukachenko est probable, y compris dans la planification de l’opération. Moscou est très présent en Syrie, d’où sont partis une part importante de ces ressortissants du Moyen-Orient en route vers Minsk.

Cela est vrai, même si Moscou et Minsk ont leurs désaccords occasionnels, un peu comme Kim Jong-un avec ses commanditaires chinois. Mais ils n’en restent pas moins des alliés qui, depuis la crise électorale de l’été et de l’automne 2020, ont multiplié les déclarations de convergence et de soutien mutuel.

Moscou, ces derniers jours, a montré un ferme soutien à Loukachenko, doublé d’une dénonciation — tout à fait rituelle — des pressions et des sanctions des Européens.

À l’ombre de cette crise entre Minsk et Varsovie se profile l’affrontement régional entre Russie et Europe.

François Brousseau est chroniqueur d’information internationale à Ici Radio-Canada. francobrousso@hotmail.com

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