Un mobile signé «Black Mirror»

Google n’a historiquement jamais connu de succès populaire avec ses téléphones mobiles : sa première salve de Nexus ciblait les programmeurs d’applications pour sa plateforme Android. Les Pixel ont voulu élargir la clientèle cible. Le Pixel 6, son plus récent modèle, va plus loin encore pour séduire les foules en leur offrant de mentir sur leur quotidien.

Flairant la bonne affaire, Google a ajouté un « effaceur magique » à l’application photographique de son Pixel 6. Vu l’espace proéminent qu’occupe la lentille au dos de l’appareil, on comprend rapidement que la société californienne mise gros sur la photo pour se distinguer de ses rivaux, Samsung et Apple surtout.

Parce que nous sommes en 2021, prendre une photo ne requiert plus de procéder manuellement à de nombreux réglages pour s’assurer du meilleur résultat : des algorithmes récupèrent le cliché et l’améliorent sans cesse : renforcement des couleurs, augmentation des contrastes, réduction des flous créés par le mouvement ou une faible luminosité, etc.

L’effaceur magique va loin : il analyse en l’espace de quelques secondes le cliché croqué par l’appareil et surligne les éléments que le photographe en herbe souhaite selon lui voir disparaître. La plupart du temps, ces éléments indésirables sont d’autres personnes. Devant un site historique, ce sont les autres touristes. Devant un événement sportif, ce sont des gens dans la foule qui nous cachent un bout d’action. À croire que le Pixel 6 Pro est agoraphobe…

Cure minceur en gros plan

On dit des gens qui passent à la télévision que la caméra leur ajoute une dizaine de livres. Il y a 15 ans, le fabricant californien Hewlett-Packard avait donc voulu bien faire en ajoutant à ses appareils numériques de l’époque un algorithme qui amincissait littéralement les sujets pris en photo. Il leur retranchait « l’équivalent de 10 à 15 livres » (4,5 à 7 kilos), disait le fabricant en 2006. Cela avait causé un petit tollé, et cette fonction a disparu des appareils de HP subséquents.

La réaction en 2021 est tout autre devant cette capacité du Pixel 6 de faire disparaître non seulement quelques poignées d’amour, mais aussi des êtres humains tout entiers. Dire que cette fonction a reçu un accueil positif est un euphémisme : les clichés passés sous l’effaceur magique qui sont échangés sur les réseaux sociaux connaissent un succès éloquent.

Google tient peut-être finalement la clé qui lui permettra d’accéder au succès populaire avec ses téléphones. Sans conteste, l’appareil photo du Pixel 6 situe cet appareil parmi les nouveautés mobiles les plus séduisantes de l’automne. À choisir entre un téléphone Galaxy de Samsung dont l’écran se replie ou un Pixel 6, qui immortalise comme pas un leurs souvenirs, bien des consommateurs privilégieront la seconde option…

Ce qui en dit au moins aussi long sur l’époque dans laquelle nous vivons que sur l’état d’avancement de l’intelligence artificielle chez Google, constate Amélie Drouin, enseignante en sociologie du cégep Montmorency à Laval. « Nous ne sommes pas très loin d’un épisode de Black Mirror », dit-elle.

Renforcer un (faux) idéal

« Nous nous construisons les souvenirs que nous voulons. Nous les adaptons à ce que nous voulons qu’ils soient plutôt que de garder ce qu’ils sont réellement. On se crée sa propre mémoire… » Amélie Drouin trace un lien entre ce phénomène et ce qu’on appelle la « mise en scène de soi », une représentation où le sujet joue en quelque sorte son propre personnage dans le rôle de sa vie. Ce n’est pas une pratique née avec les réseaux sociaux, même si ceux-ci ont catalysé le phénomène.

Le rôle que jouent Instagram et son interminable flux d’images présentant des jeunes filles à la silhouette idéale sur la perception qu’ont toutes les autres jeunes filles de leur propre apparence fait débat depuis plusieurs semaines, mais des organismes remontant jusqu’à l’ONU avertissaient de ce problème il y a des années déjà. L’influence qu’ont ces réseaux à caractère très photographique sur les idéaux de beauté que se forment les nouvelles générations d’adultes est énorme.

Pouvoir modifier ses photos d’un seul clic renforcera-t-il cette habitude ? Il y a une nuance entre consommer des publications qui présentent un certain idéal et contribuer à le renforcer en produisant soi-même des photos qui déforment notre réalité. Conformer volontairement nos souvenirs à l’idée qu’on se fait de ce que devrait être une visite parfaite sous les piliers de la tour Eiffel — une visite où il n’y aurait pas cette interminable file d’attente pour accéder à sa billetterie puis à son ascenseur — semble être l’étape suivante.

Peut-être aussi prêtons-nous trop d’intentions à cet effaceur magique, qui peut également faire disparaître de ses clichés autre chose que des formes humaines indésirées. Il faut aussi préciser que d’autres fabricants vendent eux aussi des téléphones qui comportent une telle capacité à nettoyer des photos de leurs éléments les moins plaisants.

Autre exemple : un coup d’effaceur magique élimine du portrait les fils des tramways qui dénaturent plus d’un paysage urbain. Cela ne concerne en rien la relation ambiguë qu’entretiennent les utilisateurs d’Instagram avec leur silhouette ou même avec leur alimentation — même si les photos de repas continuent d’être parmi les plus commentées sur ce réseau.

Mais vu l’allure qu’aura Montréal quand le REM sera pleinement fonctionnel, c’est probablement quelque chose qui sera très utile aux touristes qui visiteront la métropole dans les années à venir. Peut-être faudra-t-il un effaceur magique encore plus puissant pour rendre le REM de l’Est moins encombrant.

Mais gardons ça pour une prochaine saison de Black Mirror

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