Falardeau

L’ennui avec les photographies, c’est qu’on croit volontiers qu’elles représentent les personnes telles qu’elles sont, telles qu’elles ont été. Or, les photographies, au mieux, ne montrent toujours que des fragments de vie, un temps figé, déterminé par la sensibilité du photographe. Voilà ce que je me suis dit en refermant le très bel album consacré à Pierre Falardeau qui vient de paraître chez VLB éditeur. Oui, Falardeau s’y trouve dans bien des images. Mais pas tout à fait non plus.

Le cinéaste est mort en 2009. À ses funérailles, j’avais la gorge dans la bouche. Falardeau, je l’ai beaucoup aimé. Je l’aime encore.

La mort, il savait qu’elle le surveillait de près. Cancer. Ablation d’un rein. Comme mon père. Le sachant, il m’avait demandé, un midi à table, comment cela s’était passé pour lui. Mal, lui avais-je dit. Il s’en doutait. Il ne s’attendait pas à beaucoup mieux.

Le cancer l’avait décidé à cesser de fumer. Il n’avait pas souhaité en parler publiquement. Cela relevait de sa vie privée. Je l’entends tout de même d’ici rugir à l’idée qu’un juge du Québec puisse désormais décréter qu’il faut soustraire à la liberté des comédiens le droit de fumer lorsque vient le temps d’incarner un personnage sur scène !

De son vivant, la seule évocation de son nom, même chez certains indépendantistes qui se drapent désormais de sa renommée, provoquait l’expression d’un dégoût saturé. Ses manières de boxeur et sa langue rocailleuse leur déplaisaient. Falardeau aimait la boxe, il est vrai. Il tapait volontiers, avec un grand talent de pamphlétaire. Cependant, cet homme était moins boxeur qu’entraîneur. Il entraînait à ne pas avoir peur, à contester les monopoles de la parole.

À ses funérailles, l’écrivain Pierre Vadeboncœur avait rappelé une phrase de Falardeau qui dit beaucoup de lui, de son rapport au monde : « On va toujours trop loin pour ceux qui ne vont nulle part. »

Pour tout vous dire, je pense encore souvent à lui, à sa volonté de changer profondément la société. Pendant des années, Falardeau s’était trimballé, d’une manifestation à l’autre, avec une grande banderole tricolore et républicaine flanquée d’un mot inspiré par Hô Chi Minh : « Rien n’est plus précieux que la liberté et l’indépendance. » Du Vietnam révolutionnaire à l’Algérie du FLN, il cherchait, dans différentes expériences politiques internationales, des correspondances avec ce qu’avançait Chevalier de Lorimier dans son testament politique de 1839. Il ne s’intéressait pas avec empressement à la vie de tous les immigrants pour rien.

Chez Falardeau, il n’y avait pas que les trudeauistes qui l’exaspéraient à force de confondre l’expression d’une solidarité planétaire avec des accoutrements folkloriques. Ce serait d’ailleurs une erreur que de trop vouloir cristalliser les humeurs politiques du cinéaste dans le seul axe d’un projet indépendantiste. Il allait plus loin pour les siens. Écoutez-le. Lisez-le.

Le Falardeau avec qui j’ai discuté à l’infini est passionné par James Baldwin. Combien de fois en est-on venu ensemble à parler de lui, comme de Senghor, de Césaire, de Perrault, de Miron, c’est-à-dire en somme d’une expérience universelle de la vie des humbles et des damnés de la terre ? C’est lui qui m’a fait découvrir les Écrits corsaires de Pasolini, insistant à raison pour que je les lise. Il se moquait de tous ces conservateurs qui ne retenaient de George Orwell que l’usage détourné à leurs fins de son 1984, histoire de mieux imposer leur propre novlangue. D’Orwell, il prisait surtout Hommage à la Catalogne et Dans la dèche à Paris et à Londres.

De Sartre, il aimait le préfacier intempestif de Frantz Fanon. Cependant, il préférait à Sartre l’humanisme torturé d’un Albert Camus, auquel il revenait tout le temps. Cela dessine un peu la ligne de son horizon, je crois. Il lisait aussi San Antonio, pour la langue, mais c’est une autre histoire !

À l’heure où tant de braves gens ambitionnent d’acheter une voiture électrique pour se flatter de bien paraître en société, faut-il rappeler à quel point les orgies de la consommation, même celles placées sous les auréoles de la vertu, lui levaient le cœur ? Il se promenait volontiers dans des automobiles dévaluées, comme pour faire un pied de nez aux injonctions à en consommer de nouvelles. C’est lui qui m’a appris à récupérer du bois trouvé ici et là pour me chauffer en hiver. Son bois, lui, il le débitait à la main, au godendard. Je l’ai aidé à en charger, à Montréal, devant des passants médusés de le voir récupérer des billots abandonnés à l’heure de la société industrielle.

L’album que lui consacrent sa compagne et son fils aîné aborde plusieurs aspects de sa vie. Il ne s’attarde pas à son rapport à la télévision. Falardeau était pourtant un abonné du petit écran. De Julie Snyder à Bernard Pivot, en passant par Denis Lévesque, il couvrait large. Il n’allait pas sur ces plateaux en feignant d’avoir de nouvelles idées pour rendre le présent pétillant. Il ne cessait en vérité de planter le même clou, dans une conscience du monde bien assurée. Ce rapport à la télévision, souvent alimentaire, le confinait certes dans un rôle. Il le savait. Mais il ne se prenait jamais pour ce qu’on disait de lui. Regardez à l’écran ses doigts crispés sur une cigarette Lucky Strike et son briquet de laiton : ils traduisaient assez bien le malaise qu’il éprouvait en prenant part à cette société du spectacle. Il n’était pas dupe.

Fasciné par les monstres de Goya, les autoportraits de Rembrandt, les cantates de Bach et la musique populaire envisagée comme Theodorakis, il avait surtout un grand appétit de la vie des autres. Dans la rue, pas moyen de cheminer avec lui sans se faire arrêter par tout un chacun. Alors il les questionnait, les interrogeait avec une curiosité rare, retournait vite sur eux le centre de l’intérêt. L’histoire de tous en venait à danser en lui avec la mémoire de chacun. Et c’est ainsi, je crois, qu’il nous est encore vivant.

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