«Tenir tête»

Parce que novembre étend encore sa grisaille sur nous, faisant basculer nos horaires dans une noirceur qui peut nous plomber, j’ai envie, cette semaine, de partager avec vous un peu de cet espoir qui luit quand même à travers nos « brumes », thème retenu pour les chroniques de novembre.

D’abord, je me suis bien rendu compte en vous lisant que l’espoir logeait encore du côté des narrations intimes, des mises en récit de soi, des lentes élaborations personnelles, bien plus que dans une panacée trouvée dans un quelconque remède ou une technique miraculeuse. Je ne suis pas surprise, mais je reste tout de même perplexe lorsque je place ce savoir aux côtés du discours ambiant et des organisations des soins de santé mentale de nos institutions publiques.

Si la psychothérapie, qui repose sur un travail par la parole, est reconnue par tous comme étant une méthode indiquée pour endiguer nos désespoirs collectifs, force est de constater qu’elle demeure peu accessible à un grand nombre, tout en étant aussi fortement orientée vers des approches à court terme, en particulier dans le réseau public.

Se raconter doit ainsi se faire de plus en plus rapidement, semble-t-il, en plus de correspondre à des modalités qui découpent le discours en « mandats », afin de respecter la structure en vase clos de nos systèmes. Alors que nos souffrances se présentent en nous-mêmes comme un chaos indifférencié d’éléments, il faut parfois, pour accéder à des services, cocher en amont nos symptômes et nos comportements, avant d’être orientés vers des services qui vont s’adresser à ceux-ci et à ceux-ci seulement. Dans cette vision compartimentée, essentiellement rationnelle et technique du soin psychique, il arrive souvent que nous passions à côté de ce qui cherche à se dire, de ce qui point sous les maux, faute de temps, faute d’argent, faute de tolérance à l’ambiguïté aussi. Le détournement de sens du mot « écoute » laisse un sentiment d’amertume chez ceux qui avaient osé et qui peut-être oseront moins.

L’espoir, je l’entends néanmoins dans le récit de Suzanne, qui a œuvré en tant qu’art-thérapeute durant toute sa vie professionnelle dans une institution de soins psychiatriques. Elle écrit : « Par le biais de la psychothérapie par l’art, nous pouvions à nouveau composer un langage commun pour rétablir une communication qui, autrement, n’aurait eu que peu de sens dans un contexte de dialogue traditionnel. Pour moi, ce travail a été fascinant. Je disais souvent que j’avais l’impression qu’à chaque patient j’apprenais une nouvelle langue ! Je vous laisse imaginer les états de grâce qui y étaient reliés, pour moi et pour l’usager, de pouvoir partager et donner du sens à ce partage. »

Elle conclut en précisant combien son travail est encore peu reconnu, qu’il soulève toujours un certain scepticisme au sein du monde médical, alors que de plus en plus de données probantes assoient ce dont nous avions tous l’intuition, soit que l’art et la santé mentale vont de pair. En novembre 2019, la directrice régionale par intérim de l’OMS pour l’Europe, la Dre Piroska Östlin, déclarait ceci : « Faire entrer l’art dans la vie de quelqu’un par le biais d’activités telles que la danse, le chant ou la fréquentation de musées et de concerts nous donne une clé supplémentaire pour améliorer notre santé physique et mentale. »

L’espoir, il se tient aussi dans le discours de Lise, revenue d’un épisode psychotique et qui raconte : « Ce qui m’a aidée à sortir de l’impasse, c’est le courage qui incite à regarder, éventuellement avec des accompagnants hardis si cela existe encore, nos monstres dans les yeux pour comprendre leurs stratégies et contrer quelque peu leurs visées déstabilisantes. Sans cette profonde plongée dans l’inconscient, il n’y aurait pas eu pour moi de sortie honorable à cette horrible souffrance, dont le souvenir aujourd’hui m’oblige à demeurer toujours humble et vigilante. »

Puis, pour faire face, pour maintenir le lien avec ceux qui nous échappent et pour honorer aussi la beauté qui réside dans les renaissances post-apocalyptiques, il y a ces deux œuvres :

Tenir tête de Mathieu Arsenault, sur Tou.tv, qui nous fait vivre de l’intérieur la trajectoire de trois individus ayant connu des états psychotiques et qui évoque aussi la réaction de leurs proches.

Dehors, Serge, dehors sur la profonde dépression dans laquelle est plongé le comédien Serge Thériault, par les réalisateurs Martin Fournier et Pier-Luc Latulippe, que je n’ai pas vu encore, mais que je vous invite tous à regarder. On nous annonce une œuvre douce et de la lumière sur les proches aidants aussi. Il sera diffusé dans le cadre des Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM) du 14 au 17 novembre, avant de prendre l’affiche au cinéma.

L’art, les images et les histoires qu’on se raconte entre nous, pour « tenir tête » à novembre.

Appel aux récits

Parlez-moi des vôtres qui logent quelque part dans les brumes, mais aussi de vous, de vos effondrements, de vos reconstructions et de tous ceux et celles qui soignent en aimant.

nplaat@ledevoir.com

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