Abracadabra

Les talents de gestionnaire de Christian Dubé étaient déjà bien connus. La pandémie a fait apparaître qu’il était aussi un excellent communicateur. On découvre maintenant son sens politique.

Durant la campagne électorale de 2018, la CAQ avait promis que chaque Québécois aurait son médecin de famille avant la fin de son premier mandat. Non seulement le gouvernement Legault n’est jamais venu près d’atteindre cet objectif, mais il n’a pas cessé de s’en éloigner.

Le ministre de la Santé en a surpris plusieurs en révélant que le nombre d’« orphelins » n’était pas de 800 000, mais plutôt de 1,5 million. En politique, on a généralement tendance à minimiser les problèmes plutôt qu’à les grossir.

Soudainement, abracadabra, tout cela n’a plus d’importance, comme si on avait tenté depuis des années de régler un faux problème. L’important est maintenant que tout le monde puisse avoir accès à un médecin, peu importe lequel, dans un délai de 36 heures.

M. Dubé donne l’impression d’avoir redécouvert l’œuf de Colomb, permettant à son gouvernement d’éviter une guerre avec la profession médicale à moins d’un an de la prochaine élection.

Les médecins ont beau avoir perdu beaucoup de l’estime dont ils avaient bénéficié depuis des décennies, c’est le gouvernement qui aurait payé le prix du chaos dans lequel un affrontement aurait plongé le réseau de la santé. Les médecins ont la chance de ne pas apparaître sur le bulletin de vote.

À en croire M. Dubé, le problème ne serait pas qu’ils ne travaillent pas suffisamment, comme le prétendaient le premier ministre et Gaétan Barrette, mais simplement que le système de rendez-vous est mal organisé. Il est donc inutile de s’en prendre à eux. Pour le moment du moins.

Si le gouvernement avait décidé de pénaliser individuellement ceux qui ne prennent pas suffisamment de patients en charge, la profession médicale serait montée au front en bloc.

 

En donnant aux médecins eux-mêmes la responsabilité de faire en sorte que suffisamment de plages de temps soient disponibles pour les rendez-vous à tout moment dans un ou plusieurs groupes de médecine familiale (GMF), M. Dubé les charge du même coup de faire la police. Les plus travailleurs devront mettre les traîne-savates au pas, sous peine d’avoir à mettre eux-mêmes les bouchées doubles.

Rien n’assure toutefois que les tendances observées au cours des dernières années seront renversées pour autant. Les plus jeunes, particulièrement les femmes, qui accordent plus d’importance que leurs aînés à la conciliation famille-travail, ne voudront pas renoncer à une qualité de vie que les revenus tirés d’une pratique même réduite leur permettent de maintenir.

Les chiffres démontrent que ce sont généralement les médecins plus âgés qui voient le plus grand nombre de patients. Au fur et à mesure qu’ils prendront leur retraite, qui s’en occupera ? On ne tient pas moins à la qualité de vie acquise plus jeune quand on vieillit. On en profite simplement de façon différente.

Si les médecins sont tenus de passer plus d’heures dans leur clinique, il faudra nécessairement qu’ils en passent moins à l’hôpital, comme cela est le cas en Ontario même si la semaine de travail y est sensiblement la même. À moins qu’elles ne soient inutiles, les tâches dont ils s’acquittent présentement à l’hôpital devront être assumées par d’autres. Cela nous ramène au retard criant du Québec dans la formation d’infirmières praticiennes spécialisées (IPS) et au problème plus général de la répartition du travail dans le réseau.

Le vieux truc du gentil et du méchant fonctionne toujours. Après les menaces du premier ministre, les médecins n’ont pu que se réjouir du changement de ton annoncé par le projet de loi que M. Dubé a présenté jeudi. Ils ont cependant raison d’être un peu dubitatifs. Si les résultats ne sont pas au rendez-vous, l’utilisation de la manière forte deviendra encore plus justifiée aux yeux de la population.

Le ministre a sagement reporté la réforme du mode de rémunération, qui ne peut que compliquer encore les choses. Tôt ou tard, il faudra pourtant revoir les conditions très favorables qui ont jadis été consenties aux médecins pour leur faire accepter la création du régime d’assurance maladie.

En attendant, le désir de voir le réseau de la santé retrouver son efficience et son harmonie est tel que tout le monde est prêt à s’accrocher au moindre espoir. On a beau savoir qu’il y a toujours un truc derrière un tour de magie, on applaudit quand même. D’ici la prochaine élection, le gouvernement n’en demande pas plus.

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