Le «cheuf»

Le caucus libéral s’est finalement réuni cette semaine pour la première fois depuis les élections fédérales, sept semaines jour pour jour après le scrutin du 20 septembre dernier. Un tel délai serait peut-être la norme dans une dictature où les « élus » du Parlement national ne servent que de figurants. Il devrait être inacceptable dans une « vraie » démocratie comme le Canada.

Mais il en dit long sur le peu de considération qu’accorde le premier ministre Justin Trudeau à l’opinion de ses députés d’arrière-ban. Cela ne semble pas déranger outre mesure ces derniers, le culte du chef étant bien ancré au PLC.

Preuve de leur obédience absolue, le premier geste des députés libéraux réunis à Ottawa cette semaine a été de rejeter les provisions de la Loi de 2014 instituant des réformes (mieux connue sous son appellation anglaise, Reform Act) qui leur accorderaient le droit d’évincer leur chef ou un membre du caucus par simple vote majoritaire.

Résultant d’un projet de loi privé présenté par le député conservateur Michael Chong, et adopté sous le premier ministre de Stephen Harper, cette législation avait pour objectif de rehausser l’importance des députés
d’arrière-ban à la Chambre des communes face à une centralisation sans cesse croissante du pouvoir.

Depuis son adoption, les députés de chaque parti ayant le statut officiel sont tenus de décider, lors de leur première réunion de caucus après une élection générale, s’ils veulent se prévaloir des pouvoirs prévus dans cette loi. Mais les députés libéraux, tout comme ceux du Nouveau Parti démocratique et du Bloc québécois, n’ont jamais cru bon de le faire, donnant ainsi beaucoup de marge de manœuvre à leur chef.

Ce n’est pas le cas d’Erin O’Toole. Lors de leur première réunion après le scrutin, le 5 octobre dernier, les députés conservateurs, en suivant les consignes de la Loi de 2014 instituant des réformes, se sont octroyé le pouvoir de déclencher une révision du leadership de leur chef si seulement 20 % d’entre eux le demandent. M. O’Toole a nié que la démarche constitue « une épée de Damoclès qui pend au-dessus de [sa] tête ». La réalité serait plutôt tout le contraire. Pour le meilleur… et pour le pire.

La question de la vaccination obligatoire

Alors que les travaux parlementaires reprennent le 22 novembre à Ottawa, M. O’Toole demeure incapable d’unir son caucus autour de la question de la vaccination obligatoire contre la COVID-19. Une frange de députés conservateurs récalcitrants a récemment formé un minicaucus voué à la protection des droits civils (« civil liberties caucus »), en commençant par le droit de dire non à la vaccination. L’instigatrice de la démarche, la députée ontarienne et ancienne candidate à la chefferie du parti
Marilyn Gladu, s’est affichée dans une entrevue à CTV contre la vaccination obligatoire des enfants à l’école, prétendant que la COVID-19, qui a tué plus de 29 000 Canadiens, serait moins dangereuse que la polio, qui avait surtout frappé les enfants canadiens au début des années 1950 avant qu’un vaccin contre cette maladie n’apparaisse en 1955. M. O’Toole a rabroué sa députée. Le lendemain, Mme Gladu s’est excusée d’avoir versé dans la désinformation, sans pour autant changer son avis sur la vaccination obligatoire.

L’événement a ainsi fourni une occasion en or à M. Trudeau d’accuser M. O’Toole d’avoir fait preuve d’un manque de leadership. « Même au moment où les Canadiens avancent, au moment où les Canadiens se font vacciner en nombres records, les conservateurs reculent, a dit le chef libéral en début de semaine. De plus en plus de conservateurs s’élèvent contre la vaccination, contre la science. »

La position fragile du chef conservateur

Le chef conservateur est en effet coincé. Contrairement au chef libéral, M. O’Toole ne peut pas évincer un député du caucus par décret. Selon une autre provision de la Loi de 2014 instituant des réformes dont se sont prévalus les conservateurs, l’expulsion d’un membre du caucus doit être approuvée par une majorité de députés.

Ce n’est pas le seul exemple de la position fragile dans laquelle se trouve le chef conservateur. Cette semaine, M. O’Toole s’est vu contraint de renommer le député Pierre Poilievre au poste clé de critique des finances au sein de son cabinet fantôme, après avoir relevé ce dernier de ces mêmes fonctions en février dernier.

Alors que M. O’Toole tente de projeter l’image d’un chef modéré, M. Poilievre est plutôt connu pour ses points de vue radicaux concernant la gestion des finances publiques et de la politique monétaire et pour ses attaques grinçantes contre la ministre des Finances, Chrystia Freeland, et le gouverneur de la Banque du Canada, Tiff Macklem.

M. O’Toole s’accroche toujours à son poste. Mais avec des députés qui le contrarient à leur guise, la prochaine session parlementaire sera une épreuve qui risque de lui être fatale. 

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