Entre le déni et l’urgence

Les cours d’eau s’assèchent de plus en plus régulièrement. Même au Québec, un «pays d’eau», les puits touchent le fond. Les changements climatiques ne sont pas qu’une vague théorie.
Photo: Scott Sonner Associated Press Les cours d’eau s’assèchent de plus en plus régulièrement. Même au Québec, un «pays d’eau», les puits touchent le fond. Les changements climatiques ne sont pas qu’une vague théorie.

J'adore les COP et tout le chahut qu’elles engendrent. Celle qui se termine cette semaine à Glasgow, en Écosse, ne fait pas exception.

J’aime les COP parce qu’on peut prendre le pouls de l’angoisse planétaire (ou pas) et de notre mauvaise foi (entière) ; qu’on peut écouter un discours de Greta qui a inventé le slogan d’une génération (bla-bla-bla) ; et que des études et rapports divers sont publiés au même moment, histoire de profiter de cet événement mondial « petits fours et courbettes diplomatiques ». Trois petits tours et puis s’en vont.

Il est fascinant de voir à quel point on peut dire une chose et faire son contraire. Tiens, ce rapport préparé par Environmental Defense Canada et Oil Change International qui nous apprenait, la semaine dernière, que les pétrolières canadiennes n’ont aucun plan détaillé pour réduire leurs GES. Cela vaut la peine de jeter un coup d’œil sur le petit tableau (bit.ly/3wtywrz).

Ces mêmes pétrolières, premières émettrices de GES au pays, comptent augmenter leur production du tiers d’ici 2030, alors que M. Trudeau nous annonce une baisse des GES de 40 % à 45 % d’ici là.

En 2030, M. Trudeau risque de ne plus être au pouvoir, les pétrolières, si. Mais il a tout de même prévenu les pollueurs : « Par exemple, il n’est plus gratuit de polluer au Canada. En 2030, notre prix sur le carbone atteindra 170 $ la tonne. » C’est cela, la dissonance cognitive.

L’adaptation

Comme j’ai été privée de COP l’année dernière, j’ai relu les notes des conférences auxquelles François Tanguay a assisté à la COP25. L’ancien directeur de Greenpeace, qui a travaillé en environnement durant 40 ans, m’avait envoyé ses observations de Madrid en 2019.

Il ne faut pas être écoanxieuse pour lire ça. Comme on dit dans le milieu, nous gagnerons bien des victoires, mais nous nous enlignons pour perdre la guerre !

Chose certaine, les observateurs plus avertis et des gens qui vivent près de la nature sont déjà passés à la phase d’adaptation. Dans ces notes de la COP25, on lisait déjà : « L’adaptation couvre tous les aspects de la vie ; elle passe par les communautés. »

L’ONU, qui prévoit d’ici la fin du siècle une augmentation des températures de 2,7 °C par rapport à l’ère préindustrielle, a élaboré tout un plan d’action à ce sujet : « Par ailleurs, si davantage d’exploitations agricoles installaient des systèmes d’irrigation fonctionnant à l’énergie solaire, cultivaient de nouvelles variétés végétales, avaient accès à des systèmes d’alerte météorologique et adoptaient d’autres mesures d’adaptation, le monde serait à l’abri d’une baisse des rendements agricoles mondiaux pouvant atteindre 30 % d’ici à 2050. » 

Il faut arrêter de nourrir la bête. La gestion à grande échelle de notre écosystème collectif est un échec. Le capitalisme est une faillite à multiples facettes.

 

Les agriculteurs sont déjà sur le qui-vive avec le manque de précipitations qui affecte le Québec depuis quelques années. Chez les particuliers, je vois des résidents en milieu rural prévoir des serres et des caveaux, des toilettes à compost et des barils pour recueillir l’eau de pluie. On jardine, on met en conserve, on se prépare pour une guerre en sous-cape.

Reporter Valérie Plante au pouvoir est déjà un signe que les mentalités changent. Mais lentement. Trop lentement. Les politiciens le savent, les écolos le crient. Je me rappelle que le militant David Suzuki avertissait déjà, au début du siècle (il y a un siècle !), que nous foncions droit dans le mur, mais que nous nous demandions encore si nous allions nous asseoir en avant ou en arrière de l’auto.

Dans le magazine Québec Science, en 2015, il confiait à la journaliste Lucie Pagé avoir été démoli lorsque sa fille militante écolo lui annonça qu’elle était enceinte : « J’ai dit : “Sev ! Tu connais l’état de la Terre ! Comment peux-tu y amener un bébé ?” » Elle lui a répondu : « Oui. Mais refuser de faire un enfant, c’est abandonner la lutte. Mon enfant, c’est mon engagement envers la Terre. La raison pour laquelle je me battrai jusqu’au bout. »

Le ton a changé, mais c’est tout

Il y a 14 ans, à l’été 2007, un écolo du nom de Steven Guilbeault — aujourd’hui ministre de l’Environnement — chroniquait à l’émission écologique que j’animais avec Jean Lemire, À voile et à vapeur.

Le ton était léger, nous badinions sur l’avenir de la planète en parlant de baleines et d’autres mammifères jolis à regarder, de vacances à vélo et de lessive biodégradable.

Je passais pour une fanatique parce que j’apportais ma gourde d’eau en studio, sur le pont du voilier Sedna IV, où les bouteilles d’eau en plastique étaient gracieusement distribuées par la société d’État.

Steven (monsieur) Guilbeault, père de quatre enfants aujourd’hui, avait fait une chronique intitulée « Peut-on avoir des enfants et être un écologiste ? ». Le sujet était avant-gardiste et s’inspirait d’une chronique de Leah McLaren dans le Globe and Mail : « Don’t have children, save the world. »

Le capitalisme a changé la nature en objet, les politiques en économie et les humains en consommateurs.

 

Monsieur Guilbeault soulignait que ce n’était pas tant un problème de surpopulation que d’utilisation des ressources ; 25 % de la population mondiale siphonne 75 % desdites ressources. Selon Guilbeault, les jeunes sensibilisés et mobilisés éduqueraient les « grands ». « La jeunesse est un vecteur de changements. Ce sera à eux de terminer ce que l’on n’aura pas eu le temps de faire », disait-il. On avait bien le temps…

Quatorze ans plus tard, Greta Thunberg s’époumone sur toutes les tribunes et 75 % des jeunes de 16 à 25 ans se disent effrayés par le futur à cause des changements climatiques (10 000 jeunes de 10 pays dans cette étude de The Lancet bit.ly/30bHrS5). 48 % des jeunes Brésiliens et 36 % des jeunes Américains hésitent à se reproduire.

Malheureusement, nous avons politisé l’écologie. Steven Guilbeault ne devrait pas faire partie d’un gouvernement, il devrait être à la tête d’une instance suprême, au-dessus de toute partisanerie et imperméable aux pressions des lobbies capitalistes. Lorsque le « lobby » des jeunes se fera entendre plus violemment que celui du « oil and gas », nous serons déjà bien avancés dans l’adaptation.

Pour l’instant, nous sommes tous coupables d’inaction. Mais certains le paieront plus cher que d’autres.

cherejoblo@ledevoir.com

Joblog | De la nourriture pour l’esprit

Un smörgasbord (buffet scandinave) d’idées qui accompagnent cette réflexion sur la COP26, sur notre immobilisme suicidaire et sur les gestes à poser, toujours les mêmes. David Suzuki en 2015, dans Québec Science, prophète en son pays. bit.ly/3D4Ro2u

Du capitalisme comme adversaire au climat. Il est de plus en plus évident que les deux éco (écologie et économie) ne peuvent cohabiter pacifiquement. bit.ly/30ala7k et bit.ly/3n3lGwR

Si vous voulez visualiser votre lieu de résidence en cas d’inondation, de smog ou de feux de forêt, un exercice d’IA très frappant : ceclimatnexistepas.com

Si l’adaptation vous intéresse, mondiale et locale : bit.ly/3HcGudm (anglais) et bit.ly/3D6fIkr

Et pendant ce temps, en Amazonie, on se fait tuer pour la cause… (anglais) bit.ly/3D6oGy3

L’article avant-gardiste de Leah McLaren, en 2007 : « Ne faites pas d’enfants, sauvez le monde ». (anglais) tgam.ca/3c0zT7C

Peu de gens veulent changer, en somme. bit.ly/3ogAmrX (anglais)

Aimé le nouveau livre du maraîcher Jean-Martin Fortier et de Catherine Sylvestre, Le maraîchage nordique. Ce guide pratique avec photos et illustrations nous enseigne ce que nos ancêtres pratiquaient déjà par temps froid : la culture sous la neige et sous abris. Carottes, radis, oseille, mesclun, épinards, une panoplie de végétaux qui s’accommodent du froid. Je conserve ce livre précieusement, car l’autonomie alimentaire est devenue un enjeu important avec la pandémie. Certains passent à l’action et Fortier est certainement un chef de file de l’agriculture à petite échelle et de subsistance. Il le fait dans un but pédagogique et en donnant tous ses tuyaux. Merci ! Préface de Ricardo. bit.ly/3HdGQkb

 

Médité les propos du philosophe paysan Pierre Rabhi dans La tristesse de Gaïa. Ce petit livre écrit durant la pandémie résume bien tout ce qu’il faudrait changer, à commencer par l’avidité liée à notre insatisfaction chronique. Il est la voix de la sagesse et de la sobriété heureuse. Il nous parle notamment d’amour, un engrais vert universel : « Il faut donc définitivement cesser de croire que la métamorphose attendue se réalisera sans la transformation profonde de l’humain, ou plutôt sans sa reconnexion à sa véritable nature. »

« Changer pour ne pas disparaître est, à l’évidence, l’injonction la plus rigoureuse », dit Rabhi. En sommes-nous simplement capables ?… bit.ly/30eFJzp

Rigolé en écoutant Bill Maher et son OK, Zoomer (New Rule, 5 novembre). Il met la génération Z face à ses contradictions écolos. Mais au fond, il nous dit de façon cinglante que l’être humain ne veut pas tant changer, ni boomers ni zoomers. (En anglais). bit.ly/3qqWd2O



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