Le fétichisme de l’anglais

Quand on parle de l’histoire du Québec, on évoque souvent, à raison, le miracle de la survivance du fait français en Amérique. La lutte de nos ancêtres pour la préservation de leur langue, fondement de notre identité nationale, mérite, en effet, toute notre admiration, surtout quand on considère tous ces appels au renoncement auxquels il leur a fallu résister pour poursuivre le combat. Notre histoire, de fait, regorge d’Elvis Gratton, inspirés par Lord Durham, qui, à toutes les époques, ont plaidé avec enthousiasme pour le reniement national en nous intimant de passer à l’anglais sous peine d’être déclassés.

Dans L’anglais en débat au Québec (PUL, 2021, 224 pages), Virginie Hébert, docteure en communication publique, fait l’histoire du rapport des Québécois à l’anglais depuis la Conquête de 1760. Son éclairante étude illustre que ce rapport a toujours été marqué par un affrontement idéologique entre deux camps : celui de ceux pour qui l’anglais est un outil indispensable pour les Québécois et celui de ceux pour qui cette langue est une menace pour l’identité nationale.

Hébert montre que, pour défendre leur point de vue respectif et gagner les esprits, ces camps ont utilisé des « cadres » discursifs spécifiques et des mythes, c’est-à-dire des « vérités sacrées ». L’histoire du rapport des Québécois à l’anglais, établit Hébert, se résume à l’affrontement entre le cadre « globalisant », qui présente l’anglais comme un outil d’ouverture sur le monde et de réussite économique, et le cadre nationaliste, qui rappelle que l’anglais est la « langue de Lord Durham » et menace, par conséquent, l’identité québécoise.

Les propos de deux intellectuels emblématiques des années 1930 campent bien le débat. En 1937, dans son premier éditorial du journal Le Jour, l’écrivain et journaliste Jean-Charles Harvey ne fait pas dans la nuance en affirmant que l’alternative qui s’offre aux Québécois est de « savoir l’anglais ou crever ». La même année, Lionel Groulx dénonce ce « fétichisme » de l’anglais. « Sur tous les tons, écrit-il dans Directives, on a crié au peuple qu’il lui fallait, pour réussir dans la vie, non pas de l’intelligence d’abord, du caractère d’abord, du travail d’abord, mais de l’anglais, toujours plus d’anglais. »

Issu d’une thèse de doctorat, l’essai de Virginie Hébert s’efforce de s’en tenir à une certaine objectivité dans la présentation des grands moments historiques de ce débat séculaire, mais on ne peut manquer de constater que le cœur de l’essayiste penche du côté du cadre nationaliste, notamment quand elle conclut que le cadre opposé, au fond, reproduit bel et bien la pensée de Lord Durham faisant de l’anglais la langue du progrès pour les francophones.

Comme je ne suis pas un doctorant, mais un simple chroniqueur, partisan de l’extension de la loi 101 aux cégeps, je peux me permettre quelques remarques qui ne cachent pas leur inscription dans le cadre nationaliste.

Je ne suis pas contre la présence de l’anglais au Québec ni contre son enseignement. Je refuse, toutefois, de traiter cette langue en fétiche et je rejette le discours qui en fait un outil incontournable d’ouverture sur le monde ainsi qu’une nécessité pour tous. Selon l’économiste suisse François Grin, que cite Hébert, 70 % de la population mondiale ne maîtrise pas l’anglais, un chiffre qui s’élève à 75 % dans l’Union européenne. Parler anglais, c’est donc essentiellement s’ouvrir sur le monde anglo-saxon, surtout celui des affaires, et non sur le monde en général.

Personne, évidemment, n’est contre le bilinguisme individuel, mais il importe de rappeler qu’il y a bien d’autres façons de s’ouvrir sur le monde — la musique, notamment, un vrai langage universel — et que choisir d’enseigner l’anglais intensivement aux enfants implique un coût de renoncement. Pendant ce temps, en effet, on ne fait pas de musique, de sport, de français, etc.

Au Québec, la valorisation de l’anglais se fait passer pour une stratégie d’ouverture, alors qu’elle est plutôt la manifestation souvent inconsciente d’une peur du déclassement social et économique. L’anglais, dit-on, est nécessaire pour commercer avec l’étranger ; c’est vrai, mais c’est l’affaire d’une minorité de Québécois. Même dans une entreprise qui fait dans le commerce international, les communications avec l’étranger sont assumées par un petit groupe d’employés.

Le problème survient quand l’anglais devient nécessaire pour travailler et pour vivre au Québec même. « Si un homme qui sait deux langues en vaut deux, un homme qui est obligé de parler la langue de l’Autre pour manger ne vaut que la moitié d’un homme », écrivait l’indépendantiste Marcel Chaput. Trop souvent, nous en sommes déjà là, et les « compromis raisonnables » du projet de loi 96, selon la formule du premier ministre Legault, ne suffiront pas à renverser la tendance.

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